lundi 24 octobre 2016

Front de Somme, 24 octobre 1916 – Jean à sa mère

24-10-16
            Maman chérie, 

            Bonne journée aujourd’hui ; j’ai reçu mon courrier qui était en souffrance au 132e. Un paquet de lettres : les tiennes du 14, 15, 16, 17, 18, 19.
            La pluie s’est remis de la partie, et le petit écolier consciencieux d’autrefois s’est arrangé pour disposer de son après-midi et pour écrire enfin à Madame Gétaz ; j’étais honteux de ne pas l’avoir encore fait, mais impossible de le faire posément.
Source : Mémorial GenWeb
            Tu as appris par les journeaux la mort du Cdt Gouraud. L’avais-tu su ? Il a été capitaine au 132. C’était un homme de grand cœur. Ds la Somme, il arretait des blessés, les embrassait, et leur disait : « Tu es sale, mais tu es beau ». Il était très brave aussi. Une perte beaucoup plus serieuse est celle de notre géneral de division, [Pierre] Girodon, qui a été tué avant même que nous soyons engagés ; il avait certainement une très grande valeur militaire et un brillant avenir devant lui. Beaucoup d’allure aussi. Ce qui le rendait populaire, c’est sa temerité. Il se montrait partout ou ça chauffait. Les journeaux ont d’ailleurs beaucoup parlé de sa mort.
            Un autre general dont les journeaux ont encore parlé ces jours-ci était mon voisin de table l’autre jour à l’hotel à A. [Amiens]. Il a du être blessé le lendemain même. C’est Sainte-Claire Deville[1], l’inventeur du frein hydraulique du 75.
            Si, comme je l’espère fortement et comme on nous l’a promis, nous partons en permission à la fin des cours, je serai très heureux de venir à Marseille, surtout Suzanne et la petite y étant. Si elles ne peuvent pas y venir il sera possible de partager ma permission entre Cette et Marseille.
            Maintenant, [Roger de] La Morinerie ayant exprimé le desir de passer 2 ou 3 jours de sa permission ds le Midi, je l’avais invité à venir à la maison en toute simplicité, dans le cas probable ou nous partirions ensemble. Mais lui va aussi volontiers à Marseille qu’à Cette et tante Fanny acceptera bien pour 2 jours un hote de + dans sa maison elastique. Il n’y a d’ailleurs pas à se mettre en frais pour lui.
            Je le sais bien que tu ne vivais pas tant que tu me sentais en danger. Il me semble que je suis coupable envers toi de te donner de pareilles transes. Et pourtant ! Nos pertes du regiment ont été plus fortes qu’à Verdun ; mais ce sejour a quand même été moins dur pour moi malgrès sa longueur parceque ma section a été moins éprouvée.
            Je crois bien être débarassé de mes totos. Mais non sans peine. J’étais en bonne compagnie. Le colonel et le commandant avaient leur part. Ce dernier pretendait que je lui avais passé quelques uns des miens.
            Dans mon volumineux courrier, une bonne lettre de tante Fanny. Remercie-là de son affection que je sens très forte. J’ai reçu aussi une bonne lettre affectueuse de Mlle [Léo]Viguier, qui me donne des nouvelles de tous, une carte de Mercier que sa surdité empêche de devenir aspirant, une d’André Bellais, l’ami de Gétaz.
            Il faut te quitter. Il est tard et je tombe de sommeil. Je vais m’enfoncer dans mon « sac à viande », un beau sac de couchage en caoutchouc, très très chaud pour la nuit.
            Ce soir j’ai gagné 7 sous au bridge.
Tendrement  

Jean
 


[1] Sainte-Claire Deville, Charles-Etienne (1857-1944). Polytechnicien, général de division.