jeudi 19 mars 2015

19 mars 1915 – Du poste de secours des Eparges à l’hôpital militaire de Verdun


         Anniversaire de la mort de mon père. Est-ce que je vais mourir dans ce trou ?
 
 
Flashback
  
            1900, la première année du siècle fut l'année sombre de mon enfance. En Mars mon père quittait Sète pour quelques jours. Des rencontres religieuses l'appelaient quelques jours à Nîmes ; ensuite il devait pousser jusqu'à Alès pour revoir sa sœur, ma tante Jeanne Beau, et les siens. Pendant son absence ma mère était partie de son côté pour Marseille chez sa sœur, ma tante Fanny Busck. Pendant leur absence nos parents nous avaient confiés, ma sœur et moi, à nos grands-parents Benoît.
Le 19 Mars notre grand'mère qui semblait bouleversée nous annonçait que notre père était très gravement malade et nous amenait brusquement à Alès. En gare de Nîmes nous retrouvions tante Fanny et ma mère. Quand j'ai vu la figure ravagée et les larmes de cette dernière, j'ai compris la vérité qu'on ne nous cachait plus : mon père était mort.
Les Beau habitaient dans la vieille ville une demeure historique où avait été signée au XVIIème siècle entre Louis XIII et les huguenots la paix d'Alès. La veille mon père y avait passé une heureuse soirée de rencontre familiale. Le matin, dans la chambre qu'il occupait, voisine de la sienne, ma tante l'avait trouvé inanimé.
C'est sur son lit de mort que je retrouvais l'être que j'aimais le plus au monde. Il reposait immobile, paisible, très beau. Je l'ai embrassé et je sens encore sur mes lèvres le contact de son front glacé. 

Mémoires de Jean Médard, 1970 (2ème partie : Enfance et jeunesse)

L’infirmier n’essaie pas de nous donner le change : « Il y a beaucoup de blessés. Avant qu’on ait évacué le poste de secours régimentaire et tout le reste, ça peut durer des jours et des jours ». Je ne veux pas pourrir indéfiniment au milieu de cette obscurité et de ses gémissements. Il faut sortir de là. Un brancardier vient d’entrer dans l’abri. Je m’adresse à lui :
– J’ai mes jambes, je peux sans doute marcher. Est-ce que le poste de secours du régiment est loin ?
– A 400 mètres.
– Si vous m’y conduisez, si vous me soutenez, j’y arriverai.
– Venez. 
Je sors enfin de mon trou en me cramponnant au bras de mon compagnon. Il faut enjamber les arbres et les branches abattus par le bombardement, contourner des cratères, redescendre le ravin pour le remonter. Gymnastique épuisante.

Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©
          Pascal Lejeune a fléché sur cette photo le trajet de la "gymnastique épuisante"
décrite par Jean "redescendre le ravin pour le remonter".
 
Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©

     Pourtant, avec l’aide de mon compagnon je me traîne jusqu’à ce poste, ma planche de salut. Je ne suis pas au bout de mes peines. A l’entrée, un médecin auxiliaire nous arrête :
– Il n’y a pas une seule place. L’abri est plein comme un œuf.
– Mais alors que faire ?
– Allez au poste de secours régimentaire du 106, dans le village des Eparges et surtout ne restez pas là, c’est un mauvais coin.
– Quelle distance ?
– 1200 mètres.

Parcours sanitaire de Jean Médard aux Eparges
2 – Le premier poste de secours
Texte de Nicolas Czubak 

Le 19 mars, Jean Médard part par ses propres moyens vers un poste de secours indiqué comme celui du régiment (le 132ème R.I.). C’est sûrement une erreur car celui-ci serait bien près des lignes et surtout il devrait y avoir celui du bataillon avant. Il s’agit donc probablement du poste de secours du bataillon, hypothèse renforcée par le fait qu’il est accueilli par un médecin auxiliaire, grade règlementaire d’un médecin responsable d’un poste de secours de bataillon*.
Ce poste de secours doit se situer sur le versant nord de l’éperon du Trottoir (puisque Jean indique descendre dans le fond du ravin de Fragaoulle puis remonter).

A titre d’information, en 1916, un poste de secours de bataillon s’organise de la manière suivante :
- On y trouve 4 infirmiers sous le commandement d’un aide-major ou d’un médecin auxiliaire et 16 brancardiers répartis dans des abris alentour.
- Chaque infirmier possède une trousse de médicaments de 1ère urgence et une musette de pansements.
- Le matériel du poste de secours tient dans une malle en osier réglementaire (pansements de tailles différentes, garrots, attelles, trousse pour petite chirurgie).

- Soins appliqués aux blessés :
. désinfection de la plaie avec une solution iodée, de l’eau de Dakin ou de l’éther,
. injection antitétanique,  
. application au-dessus du pansement d’un bandage solide,
. application parfois de toniques cardio-vasculaires (camphre ou caféine),  
. pose d’attelles ou de garrots si nécessaire.

* Nicolas Czubak précise que ces critères sont ceux entrés en vigueur en 1916, l’organisation en 1915 pouvant avoir été différente.
 

Il n’est pas question de revenir en arrière ni de rester sur place. Il faut tenter ce nouvel effort. A la grâce de Dieu. Mon compagnon a pitié de moi. Il m’accompagne. Je m’accroche à lui, parfois même il me porte sur son dos pendant quelques mètres. L’eau est gelée dans les trous d’obus mais nous avons chaud.

Source : Pascal Lejeune, collection particulière de plaques de verre ©
         Cette photo est une des deux publiées dans L'Illustration dont parle Jean dans sa
lettre du 19 mai  : "le ravin représenté dans les deux dernières photos est celui que j'ai
parcouru le lendemain pour aller au poste de secours."
         Nous finissons par arriver à proximité du village. Avant de l’atteindre il faut encore traverser un petit pont qui est dans le champ de vision des ennemis. De jour on évite de le franchir. Il est inutile que mon compagnon s’expose.
Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©
Village des Eparges. Au premier plan, on voit serpenter le ruisseau que Jean va franchir sur le "petit pont".
        Je remercie de tout cœur cet inconnu qui m’a sauvé la vie de ce qu’il a fait pour moi et il me quitte. Je m’étends longuement au soleil pour reprendre quelques forces. Je rassemble ces dernières forces pour un dernier bond et je m’élance. Deux ou trois balles me saluent au passage sans m’atteindre.

Parcours sanitaire de Jean Médard aux Eparges
3 – Entre les deux postes de secours
Texte de Nicolas Czubak 

Jean Médard quitte ce premier poste de secours sur les conseils du médecin auxiliaire pour se rendre au poste de secours régimentaire du 106e R.I. Pourquoi ne lui indique-t-il pas d’aller à celui du 132e R.I. ? Soit parce qu'il y est déjà et que donc il n'y a pas d'autre structure de soins plus en arrière relevant du 132e R.I. ? Soit parce qu’il est trop dangereux de se rendre vers le poste de secours régimentaire du 132e R.I. (probablement au nord de Montgirmont à Trésauvaux) ?
Quoiqu’il en soit, à bout de forces, Médard atteint le poste de secours régimentaire du 106e R.I. aux Éparges après une courte pause avant de franchir le pont. Les balles dont il parle proviennent sûrement de la crête de Combre.
Je m'affale à l'entrée du village derrière des rouleaux de fils de fer barbelés. La volonté de vivre m'a mené jusque-là, elle ne me mènera pas plus loin. Je n'en puis plus.
       Un soldat sort d'une maison tenant une tasse pleine d'un liquide fumant : 
– Dis donc. Je suis blessé. Je crève de soif. Tu ne pourrais pas me donner à boire ce que tu portes ? 
– Penses-tu ? C'est le chocolat du colon.
      Il avertit pourtant sur ma demande des brancardiers qui viennent me prendre et m'amènent au poste de secours du 106, une grande cave presque vide. Le médecin militaire est très nerveux. Notre cave n'est ni profonde, ni solide. C'est un abri précaire. Il se croit en danger là où je me sens enfin en sécurité. Tout est relatif.
– Votre pansement est bien fait, je n'y touche pas.
– J'ai soif, donnez-moi à boire.
– Ce n'est pas recommandé pour les blessures au poumon.
– J'ai perdu beaucoup de sang. Je ne puis plus supporter la soif.
– Je vais vous donner un peu de thé.

  Parcours sanitaire de Jean Médard aux Eparges
4 – Le poste de secours régimentaire du 106e R.I.
Texte de Nicolas Czubak 

Le poste de secours régimentaire du 106ème R.I. est presque vide : c’est logique, l’assaut ce jour-là est porté par le 132ème R.I. sur la partie est de la crête (depuis Fragaoulle et le replat où se trouve à l’heure actuelle le monument du génie). Là, pas de soins précisés mais ils ne semblent pas importants.

A titre d’information, en 1916, un poste de secours régimentaire s’organise de la manière suivante :
- On y trouve un médecin-major (grade de capitaine) assisté de 3 médecins aides-majors et 3 médecins auxiliaires, 1 pharmacien lieutenant, 2 dentistes, 12 infirmiers et 35 brancardiers.
- On n’y pratique qu’une chirurgie d’urgence (artères à recoudre, trachéotomie, amputation de segments de membres qui pendent).   
 
            Document élaboré par Pascal Lejeune, reconstituant les étapes du trajet de Jean depuis l'endroit où il a été
blessé  jusqu'à son arrivée au poste de secours du 106 au village des Eparges. (Cliquer  sur l'image pour l'agrandir.)

     Quand j’ai pris mon thé je m’endors épuisé sur le foin qui tapisse l’abri. J’ai dû dormir tout le jour. A la nuit, je puis enfin être évacué. D’abord mon brancard est installé sur un chariot à main, puis à une certaine distance du village dans une voiture à cheval où nous sommes cinq ou six. Les cahots sont douloureux, le froid vif. Mais chaque tour de roue de l’inconfortable véhicule nous éloigne du champ de bataille. Le reste ne compte pas.
Source : collections BDIC (photos communiquées par Pascal Lejeune)
Nous nous arrêtons à l’ambulance divisionnaire, au « carrefour des Trois jurés ».

Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©
        Je suis en état d’être évacué jusqu’à Verdun. J’adresse pourtant une prière au major qui m’examine :
– Pourriez-vous me faire une piqûre anti-tétanique ? Ma mère m’a fait promettre de demander une piqûre si j’étais blessé. Elle a vu à l’hôpital des malades mourir du tétanos.
– Mais bien sûr mon petit ! »
Ce « mon petit » me fait décidément comprendre que je suis sorti d’un monde de violence où personne n’a le droit de s’apitoyer et que je rentre dans un monde où peut rayonner la compassion. La frontière est franchie.


Source : collections BDIC

      Des camionnettes du service sanitaire nous prennent maintenant en charge. La route est encore longue jusqu’à Verdun et les chemins mauvais ; nous finissons pourtant par arriver à l’hôpital.  
 
 
 
 
Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©
        Il est installé dans un collège, à l’ombre de la cathédrale. On me trimbale de la salle de réception et de triage à travers de longs couloirs et un vieux cloître dans une salle de grands blessés.

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

Parcours sanitaire de Jean Médard aux Eparges
5 – Evacuation
Texte de Nicolas Czubak

Après, Médard est pris en charge par le Groupe de Brancardiers divisionnaires qui le transporte vers le poste de secours divisionnaire de la 12ème D.I. assimilable à une ambulance avec ses moyens de transport plus développés (chariot à main, voiture à cheval).

En 1916, le poste de secours divisionnaire s’organise de manière suivante :
- Il est dirigé par un médecin-chef divisionnaire assisté d’un médecin-major, de 6 médecins auxiliaires, d’1 ou 2 pharmaciens, de 150 infirmiers et de 160 brancardiers divisionnaires.
Dans ce poste sont conservés pour être soignés (opérations chirurgicales) les blessés les plus graves (ceux qui ne supporteraient pas le transport)  

Médard y reçoit une injection antitétanique ce qui termine son périple ici. (En 1916, cette injection se fait bien en avant, à l’échelon du poste de secours de bataillon.)
Il est après envoyé dans un hôpital d’évacuation.

        Voilà les hypothèses formulées quant à son parcours sanitaire.
 
 
 
Remerciements 

          Mes remerciements les plus vifs à Pascal Lejeune et Nicolas Czubak. Ils sont co-auteurs d’un livre sur les Eparges (Les Éparges, die Combres-Höhe (1914-1918) : Français et Allemands face à face sur les Hauts de Meuse). Tous deux proposent un circuit de découverte historique sur les lieux des combats. Avant leur contribution, ces deux billets des 18 et 19 mars 1915 n’étaient pas ce qu’ils sont devenus.  
 
Photo Pascal Lejeune ©
Le premier poste de secours
          Pascal Lejeune a pris spontanément contact avec moi en février 2017, en m’envoyant dans un premier temps des photos récentes de différents endroits mentionnés par Jean dans son récit,

Photo Pascal Lejeune ©
ainsi que  d’une visite où il évoqua, avec sa femme Bernadette Lejeune, le souvenir de Jean Médard. Il m’a ensuite communiqué de nombreuses photos de sa collection personnelle sur Les Eparges, et a reconstitué le parcours de Jean depuis sa blessure jusqu’à son arrivée sur au poste de secours du 106ème R.I. à l’entrée du village.           

Nicolas Czubak est historien. Il a écrit six ouvrages sur la Première guerre mondiale, et il intervient au service éducatif du Mémorial de Verdun. Il a rédigé les textes insérés dans les encarts (en vert) :
- d’une part, il y analyse le parcours sanitaire de Jean Médard juste après sa blessure au poumon et jusqu'à son évacuation ;
- d’autre part, il y donne des informations précises sur la prise en charge des blessés et l’organisation du début du parcours de soins dans l’armée française à partir de 1916. 
 
HF (05/03/2017) 


        

mercredi 18 mars 2015

18 mars 1915 – Les Eparges, blessure au poumon

     Vers 8 heures la faim se fait sentir. Or j’ai laissé mon sac, qui contient quelques provisions, dans le coin où nous avons édifié la veille un petit rempart de « sacs à terre » pour l’installation d’une tranchée avancée. Vais-je pouvoir le retrouver ? Il est toujours là et je puis me restaurer. Mais le secteur, qui était resté assez calme pendant la nuit est maintenant beaucoup plus agité. Les obus tombent nombreux, faisant prévoir une attaque prochaine.
Nous sommes presque au coude à coude derrière notre abri dérisoire de « sacs à terre » lorsqu’une clameur s’élève : « Les Boches ! ».

Source : Pascal Lejeune, collection particulière de plaques de verre ©
Concernant ces deux photos, Jean écrira à sa mère, le 19 mai 1915 :  « A propos
de ma blessure achète ou fais-toi prêter le n° de l’Illustration du 1er Mai. Il y a des
photos des Eparges  qui ont dû être prises au moment  de notre attaque de Mars.
En  tout  cas  l’endroit où j’ai été blessé  est  exactement semblable  à  celui où se
battent les soldats de la photo. »

       Une vague de soldats allemands débouche en effet de la crête immédiatement à notre gauche, attaquant le secteur que je viens de quitter. La fusillade crépite.
      Je me suis levé ; pas pour longtemps. Un choc violent me jette par terre. Je viens de recevoir une balle en pleine poitrine. Je suis là maintenant, étendu sur le dos, conscient mais assommé. Je me sens profondément touché et l’air que je respire passe par ma blessure comme par le trou d’un soufflet percé. J’apprendrai plus tard que le coin où j’avais passé la nuit et le début de la matinée a été repris par les Allemands et tous ses occupants massacrés.
       Lorsque l’agitation provoquée par l’attaque allemande s’est enfin apaisée, un caporal s’approche de moi pour me secourir.

Source : Pascal Lejeune, collection particulière©



Source : Pascal Lejeune,
collection particulière ©
"Pansement individuel 14-18"
       Mais que peut-il faire ? Il utilise tant bien que mal mon « pansement individuel » en posant une compresse sur chacune des deux plaies, orifices d’entrée et de sortie du projectile et en entourant ma poitrine d’une bande étroite comme un cordon pour essayer de les fixer. Je lui abandonne mon équipement et il ne cache pas son plaisir à l’idée de posséder un revolver et une paire de jumelles. Je reste encore là deux bonnes heures.

Vers midi, on me transporte enfin dans la tranchée, où je suis moins exposé, mais bien encombrant. A quatre heures les brancardiers qui n’ont pas chômé, m’emportent enfin dans un « nid de blessés », un abri en rondins situé un peu en arrière des tranchées sur la pente du ravin.
Source : Pascal Lejeune, collection particulière de plaques de verre © 

Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©
       Malheureusement il y a beaucoup trop d’oiseaux dans ce nid. Un infirmier me fait un honnête pansement, mais nous sommes entassés et je ne puis bouger sans faire hurler un blessé qui est à mes pieds. J’ai perdu beaucoup de sang et je meurs de soif sans pouvoir obtenir une goutte d’eau. Cette nuit reste dans mon souvenir comme un interminable cauchemar. « Du fond de l’abîme je t’invoque, Eternel. Seigneur aie pitié de moi ». 

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

 Parcours sanitaire de Jean Médard aux Eparges
1 – Le « nid de blessés »
Texte de Nicolas Czubak*
 
Le « nid de blessés » semblerait être un point de regroupement de blessés dans la pente sud du ravin de Fragaoulle. Il n’y a pas d’allusion à un médecin donc, réglementairement, il ne s’agit pas d’un poste de secours de bataillon mais d’une installation au niveau de la compagnie. Seul agit un infirmier. Là, les pansements individuels des blessés devaient être appliqués (si le blessé n’en avait pas ou n’avait pas eu le temps ou les moyens de les mettre).
Jean Médard avait déjà son pansement mis tant bien que mal. Il a été transporté par les brancardiers régimentaires depuis la tranchée où ses camarades l’avaient déplacé jusqu’à cet endroit. Clairement, les brancardiers sont submergés par le nombre important de blessés en cette journée du 18 mars.
* Voir encart à la fin du billet du 19 mars 1915.  


Source : Mémoire des hommes – Journal de marche du 132ème R.I.

mardi 17 mars 2015

17 mars 1915 – Les Eparges, en première ligne


Nous partons de nuit pour les lignes, remontant les premières pentes des Hauts-de-Meuse. Nous nous installons dans un vallonnement à l’est du village des Eparges, où deux bataillons du régiment resteront en réserve jusqu’à l’heure de l’attaque. C’est, semble-t-il, sans aucun plaisir que le 132, régiment  de l’Est, voit arriver en renfort des réservistes du Midi. Depuis Dieuze, les vertus militaires du quinzième corps sont très contestées. Pourtant le capitaine Sordet[1], commandant de la 11ème à laquelle je suis affecté, me reçoit avec une certaine chaleur. Mais il est préoccupé, pessimiste et las comme les autres officiers.  « Je suis le seul officier de la compagnie, mes quatre chefs de corps sont des sergents. Vous êtes aspirant. Je devrais régulièrement vous donner le commandement d’une des sections, mais vous arrivez, vous ne connaissez ni les hommes ni le terrain. Pour le moment vous resterez près de moi. Vous n’aurez que trop vite une succession à prendre.»

Un peu avant l’attaque, vers trois heures, notre artillerie déclenche un violent bombardement sur les lignes allemandes et d’abord à notre gauche, dans la plaine. C’est essayer bien vainement de donner le change à l’ennemi. Il va de soi que l’éperon est la clé de la position, c’est là qu’aura lieu l’attaque. Nous nous mettons en mouvement. Ma compagnie n’attaque pas en première vague. Nous descendons en courant le ravin boisé qui prolonge brusquement le vallonnement où nous avons passé la matinée et, dépassant les premiers morts, nous nous installons et nous entassons sur la pente opposée, assez raide que les canons allemands ne peuvent atteindre et où nous devrions pouvoir attendre en sécurité le moment de progresser à notre tour. Mais si notre refuge est inaccessible aux obus, il ne l’est pas aux crapouillots. Les Allemands qui s’attendent à notre attaque nous réservent un mauvais quart d’heure. Les « torpilles » se mettent à pleuvoir dru sur notre formation compacte. Nous les voyons arriver, ce qui les rend plus démoralisateurs que les obus. Au sommet de leur trajectoire elles semblent flotter et se balancer un instant au-dessus de nos têtes, comme une bouteille vide sur la mer, puis tombent verticalement. Le ravin est ébranlé sans arrêt par ces explosions terrifiantes. Comme baptême du feu c’est assez réussi.  Je m’aplatis dans un trou. Je suis comme hypnotisé par l’extrémité d’une bougie qui sort de ma musette. A côté de moi, au milieu des fracas et des clameurs, j’entends la voix d’un « écusson jaune » avec son bel accent de Carpentras : « Dites, aspirant, on était mieux à Châteaurenard ! » Châteaurenard ! Nous n’en sommes pas seulement à des centaines de kilomètres, nous sommes dans un autre univers.

Quand je me relève pour reprendre la marche en avant le paysage s’est transformé : les arbres sont déchiquetés ou renversés, mais surtout, autour de gros entonnoirs, c’est l’horrible vision de cadavres ou de blessés gémissants ou hébétés qui semblent couchés ou assis en cercle, du sang, des débris humains accrochés aux branches. Jamais au cours de la guerre je ne devais avoir spectacle plus atroce sous les yeux.

L’attaque a échoué, comme prévu. Notre objectif principal, le point 0, éperon de la crête sur la plaine, n’est pas atteint. Une tranchée allemande a été conquise, mais elle n’offre aucune visibilité. Nous la rejoignons et notre tâche va consister maintenant à établir une nouvelle ligne de défense un peu en avant, en transportant d’abord des sacs à terre derrière lesquels nous pourrons trouver un abri provisoire en attendant de creuser une nouvelle tranchée mieux située. Ce n’est pas facile. En face de nous les ennemis, repliés de l’autre côté de la crête, ne nous voient pas, mais à notre droite ils nous dominent depuis les positions qu’ils occupent sur le « sommet » des Eparges, en face du 106. Ils tirent d’assez loin, mais déjà, sur le terrain où nous nous agitons, bien des hommes sont tombés.

Mon capitaine a été blessé dans le ravin et évacué. Aucune figure ne m’est plus familière que quelques « écussons jaunes » perdus comme moi dans ce régiment où, nouveaux venus, ils ne connaissent personne. Les compagnies sont mélangées sur cette première ligne que nous essayons d’installer. Je ne sais plus à qui obéir, ni à qui commander. La nuit venue je m’en vais à gauche, près du point 0, le coin qui me paraît le moins solidement occupé. Je me mets à la disposition du lieutenant qui commande ce secteur. Je scrute les taillis en avant de nous, où quelques corps de soldats français sont étendus. Je panse un blessé. Etrange blessure ! Blessé à la tête il saigne abondamment, mais la balle s’est arrêtée entre la paroi du crâne et le cuir chevelu sans continuer sa course. Je somnole un moment dans l’abri du lieutenant. 
 
Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

Source : Mémoire des hommes – Journal de marche du 132ème R.I.



[1] Henri Sordet. Il était en fait lieutenant (du moins au printemps 1915). Cf. sa lettre du 26 mai 1915.

lundi 16 mars 2015

Les Eparges, 16 mars 1915 – Jean à sa mère

16/3/15

            Maman cherie

Nous voici enfin au terme, à douze kil. de notre gare de débarquement. On entend deja gronder le canon et il fait + froid qu’en Provence ; ce matin je suis trop abruti par le sommeil et le voyage pour pouvoir te raconter des choses bien intéressantes Mais la pature ne manquera pas plus tard.
Je ne cesse de penser à toi, à vous tous, et je t’embrasse avec toute mon affection. 

Jean

16 mars 1915 – Les Eparges, arrivée au front


Réveil désagréable. Quelques obus sur le village. Pas de gros calibres, mais les Allemands ont dû constater une animation anormale et nous serons harcelés presque tout le jour. Un 77 tombe même sans faire de mal à personne dans la grange où je suis allé retrouver les « écussons jaunes ». Je fais la connaissance de quelques officiers : un commandant qui visiblement a cherché dans la bouteille l’oubli d’une réalité déplaisante. Je déjeune avec deux lieutenants accueillants, mais déprimés. Ils ne sont pas encourageants : « Le secteur est très dur, les pertes énormes. Nous devons attaquer de nouveau demain. Nous y laisserons encore des plumes et nous n’arriverons à rien ». Triste perspective. La journée s’écoule, vide et assez inquiétante.

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

Source : Mémoire des hommes – Journal de marche du 132ème R.I.

dimanche 15 mars 2015

15 mars 1915 – En route vers le front


Au petit jour notre train traverse l’Argonne. Il y a des convois d’artillerie sur les chemins et même, autour de la voie quelques trous d’obus. Notre ligne, la seule qui puisse ravitailler Verdun, passe seulement à quatre kilomètres du front. Dans un an les Allemands la détruiront sans peine dès le premier jour de leur grande offensive et le salut de la place forte sera gravement compromis. Pour le moment la gare de Verdun a encore l’aspect paisible d’une petite gare de province. Nous la dépassons, et c’est un peu plus loin, à Dieue-sur-Meuse, que nous débarquons. Les « écussons jaunes » se secouent après leur long séjour dans le train et, pesamment chargés, lentement, nous remontons les Hauts-de-Meuse jusqu’à Sommedieue, où nous nous arrêtons pour nous reposer et nous restaurer.
 
Source : NotreFamille.com
        C’est là que je reçois la mystérieuse visite d’un ange, sous l’uniforme inattendu d’un sergent du 106ème régiment qui fait brigade avec nous. Il est entré dans le bistrot où nous prenions un café, mon capitaine et moi, pendant la pause. Les quelques mots que nous échangeons me font comprendre que cette rencontre a un sens. Délaissant mon capitaine à l’humeur maussade, je fais quelques pas avec lui sur la route. Il s’informe amicalement de moi puis il me dit avec sérieux : « Vous savez : c’est très dur. Il faut vous armer de tout votre courage, mais surtout de toute votre foi, vous qui savez ce que c’est que la foi ». Un avertissement et un appel qui viennent de loin ! Mais le capitaine siffle le rassemblement et nous devons nous séparer brusquement sans que je sache ni d’où il vient, ni où il va, ni qui il est. Je ne devais jamais le revoir.

Nous continuons tout l’après-midi notre marche à travers les Hauts-de-Meuse, puis à la nuit noire, avec la moitié du détachement qui m’a été confiée, dans la plaine de Woevre, le long des côtes, sur un horrible chemin où la boue nous arrive jusqu’aux chevilles et où d’interminables convois d’artillerie nous croisent, nous dépassent et nous bousculent. Enfin nous atteignons notre dernière étape, Trésauvaux, où un vieil adjudant nous indique nos cantonnements. Silence et obscurité sont de règne. La crête des Eparges n’est plus loin de nous et elle nous domine. J’occupe une chambre qui serait presque confortable dans ce village à moitié démoli si le lit possédait seulement un matelas. Je puis au moins me déchausser, m’envelopper dans ma couverture et dormir.

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

Sète, 15 mars 1915 – Mathilde à son fils

Cette le 15 mars 1915
            Mon bien aimé Jean, 

            Je ne sais si ce message arrivera à destination mais il faut que je te l’adresse mon fils cheri car je ne puis être qu’à toi et ma pensée ne te quitte pas un instant ! ou te trouver ! que c’est dur de ne pas savoir où te chercher !
            J’ai eu une vraie douceur à avoir des détails sur toi par Suzie et Hugo. Ta sœur est revenue toute rayonnante de t’avoir vu dans tes fonctions et de t’avoir embrassé encore. Tu étais si beau et si charmant parait-il. Elle a été bien hrse et son mari aussi mais j’ai bien compris ce desir qui était le mien. Je pense que tu as compris que c’était par amour pr toi que je suis pas venue à Avignon parce que j’ai vu que tu ne le désirais pas et c’était juste avec la maman que tu as.
Maintenant il me reste la peine de ne pas l’avoir fait mais je suis ainsi ne t’inquiète pas de moi surtout ; je fais tous les efforts pr être hrse, un tout petit peu pr avoir un peu de la vaillance de mon Jeanot et Dieu m’aidera, c’est entre ses mains que je te remets et c’est lui seul qui peut te garder, s’il le juge bon.
            Je n’éprouve pas le besoin mon grand garçon chéri de l’exhorter à faire ton devoir avec vaillance je sais trop que tu le feras mais ce que je te demande avec larmes et prières c’est de ne pas t’exposer inutilement comme certains l’ont fait dans un zèle et une bravoure inutiles. Cela, tu me le dois et j’y compte.
            Suzie est revenue bien fatiguée de son voyage, j’espère qu’elle sera vite remise après une ou deux nuits de bon repos. Ns sommes restées hier tranquillement chez elle ou tante Anna et Laure sont venues nous trouver et cette après midi ns sommes encore là ensemble toutes deux et c’est ce qu’il y a de mieux pr moi, elle est si affectueuse pr sa maman !
            Ns avons eu Mme Neri[1] un moment et avons ensuite examiné ma layette pr voir ce qui restait à faire pour ton filleul[2]. Je vais être bien occupée avec tout cela et vais essayer de m’y mettre avec courage ce sera une distraction. Le matin j’irai tjours à l’Hôpital. Mais j’y ai moins d’entrain et cela me coûte.
            Je suis si heureuse que tu aies une ordonnance. Quelle différence de partir dans ces conditions là ! Cela aurait été tout à fait bien si tu avais commandé tes bleus mais est-il dit que tu resteras à la tête de cette section là ? Comme je suis peinée que tu n’aies pas des hommes plus vaillants !
            Hugo a reçu ce matin une bonne lettre d’oncle Axel [Busck] lui en transmettant une de Rudy [Busck, cousin de Jean] ce dernier est envoyé au repos mais cela ne lui dit rien de bon il a l’air de craindre un départ pr la Turquie. Ce serait bien pénible. J’ai reçu ce matin un mot de toi avant ton départ d’Avignon. J’attendrai maintenant impatiemment et tu feras tout ton possible pour que j’ai des nouvelles très souvent.
            Je t’embrasse mon fils cheri avec la plus profonde et la plus grande des tendresses.
            Ta vieille Alice pense à toi tout autant que moi et ns t’embrassons tous quatre.

Ta maman qui vit avec toi.

Mathilde P Médard

Suzie t’envoie force tendresses

[1] Il s’agit de Jeanne Jalabert (1854-1927) épouse de Néri Julien (1845-1918). Mathilde l’appelle « Mme Néri » au lieu de « Mme Julien », pour la distinguer de ses deux belles-sœurs, également membres de la paroisse de Sète.
[2]Suzanne Médard ép. Ekelund était alors enceinte de trois mois, et son frère Jean devait être le parrain de l’enfant à naître.