jeudi 19 mars 2015

19 mars 1915 – Du poste de secours des Eparges à l’hôpital militaire de Verdun


         Anniversaire de la mort de mon père. Est-ce que je vais mourir dans ce trou ?
 
 
Flashback
  
            1900, la première année du siècle fut l'année sombre de mon enfance. En Mars mon père quittait Sète pour quelques jours. Des rencontres religieuses l'appelaient quelques jours à Nîmes ; ensuite il devait pousser jusqu'à Alès pour revoir sa sœur, ma tante Jeanne Beau, et les siens. Pendant son absence ma mère était partie de son côté pour Marseille chez sa sœur, ma tante Fanny Busck. Pendant leur absence nos parents nous avaient confiés, ma sœur et moi, à nos grands-parents Benoît.
Le 19 Mars notre grand'mère qui semblait bouleversée nous annonçait que notre père était très gravement malade et nous amenait brusquement à Alès. En gare de Nîmes nous retrouvions tante Fanny et ma mère. Quand j'ai vu la figure ravagée et les larmes de cette dernière, j'ai compris la vérité qu'on ne nous cachait plus : mon père était mort.
Les Beau habitaient dans la vieille ville une demeure historique où avait été signée au XVIIème siècle entre Louis XIII et les huguenots la paix d'Alès. La veille mon père y avait passé une heureuse soirée de rencontre familiale. Le matin, dans la chambre qu'il occupait, voisine de la sienne, ma tante l'avait trouvé inanimé.
C'est sur son lit de mort que je retrouvais l'être que j'aimais le plus au monde. Il reposait immobile, paisible, très beau. Je l'ai embrassé et je sens encore sur mes lèvres le contact de son front glacé. 

Mémoires de Jean Médard, 1970 (2ème partie : Enfance et jeunesse)

L’infirmier n’essaie pas de nous donner le change : « Il y a beaucoup de blessés. Avant qu’on ait évacué le poste de secours régimentaire et tout le reste, ça peut durer des jours et des jours ». Je ne veux pas pourrir indéfiniment au milieu de cette obscurité et de ses gémissements. Il faut sortir de là. Un brancardier vient d’entrer dans l’abri. Je m’adresse à lui :
– J’ai mes jambes, je peux sans doute marcher. Est-ce que le poste de secours du régiment est loin ?
– A 400 mètres.
– Si vous m’y conduisez, si vous me soutenez, j’y arriverai.
– Venez. 
Je sors enfin de mon trou en me cramponnant au bras de mon compagnon. Il faut enjamber les arbres et les branches abattus par le bombardement, contourner des cratères, redescendre le ravin pour le remonter. Gymnastique épuisante.

Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©
          Pascal Lejeune a fléché sur cette photo le trajet de la "gymnastique épuisante"
décrite par Jean "redescendre le ravin pour le remonter".
 
Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©

     Pourtant, avec l’aide de mon compagnon je me traîne jusqu’à ce poste, ma planche de salut. Je ne suis pas au bout de mes peines. A l’entrée, un médecin auxiliaire nous arrête :
– Il n’y a pas une seule place. L’abri est plein comme un œuf.
– Mais alors que faire ?
– Allez au poste de secours régimentaire du 106, dans le village des Eparges et surtout ne restez pas là, c’est un mauvais coin.
– Quelle distance ?
– 1200 mètres.

Parcours sanitaire de Jean Médard aux Eparges
2 – Le premier poste de secours
Texte de Nicolas Czubak 

Le 19 mars, Jean Médard part par ses propres moyens vers un poste de secours indiqué comme celui du régiment (le 132ème R.I.). C’est sûrement une erreur car celui-ci serait bien près des lignes et surtout il devrait y avoir celui du bataillon avant. Il s’agit donc probablement du poste de secours du bataillon, hypothèse renforcée par le fait qu’il est accueilli par un médecin auxiliaire, grade règlementaire d’un médecin responsable d’un poste de secours de bataillon*.
Ce poste de secours doit se situer sur le versant nord de l’éperon du Trottoir (puisque Jean indique descendre dans le fond du ravin de Fragaoulle puis remonter).

A titre d’information, en 1916, un poste de secours de bataillon s’organise de la manière suivante :
- On y trouve 4 infirmiers sous le commandement d’un aide-major ou d’un médecin auxiliaire et 16 brancardiers répartis dans des abris alentour.
- Chaque infirmier possède une trousse de médicaments de 1ère urgence et une musette de pansements.
- Le matériel du poste de secours tient dans une malle en osier réglementaire (pansements de tailles différentes, garrots, attelles, trousse pour petite chirurgie).

- Soins appliqués aux blessés :
. désinfection de la plaie avec une solution iodée, de l’eau de Dakin ou de l’éther,
. injection antitétanique,  
. application au-dessus du pansement d’un bandage solide,
. application parfois de toniques cardio-vasculaires (camphre ou caféine),  
. pose d’attelles ou de garrots si nécessaire.

* Nicolas Czubak précise que ces critères sont ceux entrés en vigueur en 1916, l’organisation en 1915 pouvant avoir été différente.
 

Il n’est pas question de revenir en arrière ni de rester sur place. Il faut tenter ce nouvel effort. A la grâce de Dieu. Mon compagnon a pitié de moi. Il m’accompagne. Je m’accroche à lui, parfois même il me porte sur son dos pendant quelques mètres. L’eau est gelée dans les trous d’obus mais nous avons chaud.

Source : Pascal Lejeune, collection particulière de plaques de verre ©
         Cette photo est une des deux publiées dans L'Illustration dont parle Jean dans sa
lettre du 19 mai  : "le ravin représenté dans les deux dernières photos est celui que j'ai
parcouru le lendemain pour aller au poste de secours."
         Nous finissons par arriver à proximité du village. Avant de l’atteindre il faut encore traverser un petit pont qui est dans le champ de vision des ennemis. De jour on évite de le franchir. Il est inutile que mon compagnon s’expose.
Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©
Village des Eparges. Au premier plan, on voit serpenter le ruisseau que Jean va franchir sur le "petit pont".
        Je remercie de tout cœur cet inconnu qui m’a sauvé la vie de ce qu’il a fait pour moi et il me quitte. Je m’étends longuement au soleil pour reprendre quelques forces. Je rassemble ces dernières forces pour un dernier bond et je m’élance. Deux ou trois balles me saluent au passage sans m’atteindre.

Parcours sanitaire de Jean Médard aux Eparges
3 – Entre les deux postes de secours
Texte de Nicolas Czubak 

Jean Médard quitte ce premier poste de secours sur les conseils du médecin auxiliaire pour se rendre au poste de secours régimentaire du 106e R.I. Pourquoi ne lui indique-t-il pas d’aller à celui du 132e R.I. ? Soit parce qu'il y est déjà et que donc il n'y a pas d'autre structure de soins plus en arrière relevant du 132e R.I. ? Soit parce qu’il est trop dangereux de se rendre vers le poste de secours régimentaire du 132e R.I. (probablement au nord de Montgirmont à Trésauvaux) ?
Quoiqu’il en soit, à bout de forces, Médard atteint le poste de secours régimentaire du 106e R.I. aux Éparges après une courte pause avant de franchir le pont. Les balles dont il parle proviennent sûrement de la crête de Combre.
Je m'affale à l'entrée du village derrière des rouleaux de fils de fer barbelés. La volonté de vivre m'a mené jusque-là, elle ne me mènera pas plus loin. Je n'en puis plus.
       Un soldat sort d'une maison tenant une tasse pleine d'un liquide fumant : 
– Dis donc. Je suis blessé. Je crève de soif. Tu ne pourrais pas me donner à boire ce que tu portes ? 
– Penses-tu ? C'est le chocolat du colon.
      Il avertit pourtant sur ma demande des brancardiers qui viennent me prendre et m'amènent au poste de secours du 106, une grande cave presque vide. Le médecin militaire est très nerveux. Notre cave n'est ni profonde, ni solide. C'est un abri précaire. Il se croit en danger là où je me sens enfin en sécurité. Tout est relatif.
– Votre pansement est bien fait, je n'y touche pas.
– J'ai soif, donnez-moi à boire.
– Ce n'est pas recommandé pour les blessures au poumon.
– J'ai perdu beaucoup de sang. Je ne puis plus supporter la soif.
– Je vais vous donner un peu de thé.

  Parcours sanitaire de Jean Médard aux Eparges
4 – Le poste de secours régimentaire du 106e R.I.
Texte de Nicolas Czubak 

Le poste de secours régimentaire du 106ème R.I. est presque vide : c’est logique, l’assaut ce jour-là est porté par le 132ème R.I. sur la partie est de la crête (depuis Fragaoulle et le replat où se trouve à l’heure actuelle le monument du génie). Là, pas de soins précisés mais ils ne semblent pas importants.

A titre d’information, en 1916, un poste de secours régimentaire s’organise de la manière suivante :
- On y trouve un médecin-major (grade de capitaine) assisté de 3 médecins aides-majors et 3 médecins auxiliaires, 1 pharmacien lieutenant, 2 dentistes, 12 infirmiers et 35 brancardiers.
- On n’y pratique qu’une chirurgie d’urgence (artères à recoudre, trachéotomie, amputation de segments de membres qui pendent).   
 
            Document élaboré par Pascal Lejeune, reconstituant les étapes du trajet de Jean depuis l'endroit où il a été
blessé  jusqu'à son arrivée au poste de secours du 106 au village des Eparges. (Cliquer  sur l'image pour l'agrandir.)

     Quand j’ai pris mon thé je m’endors épuisé sur le foin qui tapisse l’abri. J’ai dû dormir tout le jour. A la nuit, je puis enfin être évacué. D’abord mon brancard est installé sur un chariot à main, puis à une certaine distance du village dans une voiture à cheval où nous sommes cinq ou six. Les cahots sont douloureux, le froid vif. Mais chaque tour de roue de l’inconfortable véhicule nous éloigne du champ de bataille. Le reste ne compte pas.
Source : collections BDIC (photos communiquées par Pascal Lejeune)
Nous nous arrêtons à l’ambulance divisionnaire, au « carrefour des Trois jurés ».

Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©
        Je suis en état d’être évacué jusqu’à Verdun. J’adresse pourtant une prière au major qui m’examine :
– Pourriez-vous me faire une piqûre anti-tétanique ? Ma mère m’a fait promettre de demander une piqûre si j’étais blessé. Elle a vu à l’hôpital des malades mourir du tétanos.
– Mais bien sûr mon petit ! »
Ce « mon petit » me fait décidément comprendre que je suis sorti d’un monde de violence où personne n’a le droit de s’apitoyer et que je rentre dans un monde où peut rayonner la compassion. La frontière est franchie.


Source : collections BDIC

      Des camionnettes du service sanitaire nous prennent maintenant en charge. La route est encore longue jusqu’à Verdun et les chemins mauvais ; nous finissons pourtant par arriver à l’hôpital.  
 
 
 
 
Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©
        Il est installé dans un collège, à l’ombre de la cathédrale. On me trimbale de la salle de réception et de triage à travers de longs couloirs et un vieux cloître dans une salle de grands blessés.

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

Parcours sanitaire de Jean Médard aux Eparges
5 – Evacuation
Texte de Nicolas Czubak

Après, Médard est pris en charge par le Groupe de Brancardiers divisionnaires qui le transporte vers le poste de secours divisionnaire de la 12ème D.I. assimilable à une ambulance avec ses moyens de transport plus développés (chariot à main, voiture à cheval).

En 1916, le poste de secours divisionnaire s’organise de manière suivante :
- Il est dirigé par un médecin-chef divisionnaire assisté d’un médecin-major, de 6 médecins auxiliaires, d’1 ou 2 pharmaciens, de 150 infirmiers et de 160 brancardiers divisionnaires.
Dans ce poste sont conservés pour être soignés (opérations chirurgicales) les blessés les plus graves (ceux qui ne supporteraient pas le transport)  

Médard y reçoit une injection antitétanique ce qui termine son périple ici. (En 1916, cette injection se fait bien en avant, à l’échelon du poste de secours de bataillon.)
Il est après envoyé dans un hôpital d’évacuation.

        Voilà les hypothèses formulées quant à son parcours sanitaire.
 
 
 
Remerciements 

          Mes remerciements les plus vifs à Pascal Lejeune et Nicolas Czubak. Ils sont co-auteurs d’un livre sur les Eparges (Les Éparges, die Combres-Höhe (1914-1918) : Français et Allemands face à face sur les Hauts de Meuse). Tous deux proposent un circuit de découverte historique sur les lieux des combats. Avant leur contribution, ces deux billets des 18 et 19 mars 1915 n’étaient pas ce qu’ils sont devenus.  
 
Photo Pascal Lejeune ©
Le premier poste de secours
          Pascal Lejeune a pris spontanément contact avec moi en février 2017, en m’envoyant dans un premier temps des photos récentes de différents endroits mentionnés par Jean dans son récit,

Photo Pascal Lejeune ©
ainsi que  d’une visite où il évoqua, avec sa femme Bernadette Lejeune, le souvenir de Jean Médard. Il m’a ensuite communiqué de nombreuses photos de sa collection personnelle sur Les Eparges, et a reconstitué le parcours de Jean depuis sa blessure jusqu’à son arrivée sur au poste de secours du 106ème R.I. à l’entrée du village.           

Nicolas Czubak est historien. Il a écrit six ouvrages sur la Première guerre mondiale, et il intervient au service éducatif du Mémorial de Verdun. Il a rédigé les textes insérés dans les encarts (en vert) :
- d’une part, il y analyse le parcours sanitaire de Jean Médard juste après sa blessure au poumon et jusqu'à son évacuation ;
- d’autre part, il y donne des informations précises sur la prise en charge des blessés et l’organisation du début du parcours de soins dans l’armée française à partir de 1916. 
 
HF (05/03/2017)