lundi 25 juin 2018

Juin 1918 – Et l’avenir ?

Notre vie en Lorraine se déroule sans histoire. Pendant ces périodes de calme, la vie intérieure et la vie sentimentale reprennent leurs droits. Je pense beaucoup à l’avenir, à mon futur travail de pasteur et tout d’abord d’étudiant. Comme il sera difficile de se remettre à la tâche après cette coupure de cinq ans pendant laquelle toute discipline intellectuelle et spirituelle a été compromise. Comme nous aurons besoin de la grâce de Dieu pour retrouver notre équilibre.

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie, La guerre )

dimanche 24 juin 2018

Maixe, 24 juin 1918 – Jean à sa mère

Source : collections BDIC
24-6-18

Ma chère Maman

Me voici de nouveau pour quelques jours à l’Infanterie. Le Capitaine [René] Récopé de Tilly est parti hier ; il va convoler en juste noces. Il epouse la sœur de sa femme1.

J’étais vraiment malheureux de quitter ma section. Je n’en avais jamais eu de pareille – pas un seul mauvais type et beaucoup de très bons. Le regiment fait tous les jours de nouveaux prisonniers boches, soit qu’ils se rendent, soit qu’on aille les prendre, soit qu’ils essayent eux-même de faire des coups de mains et qu’ils y laissent des plumes.

Ici je suis très décidé à ne pas faire grand-chose ; d’ailleurs je voudrais avoir du travail que je n’en trouverais pas. C’est justement ce qui me dégoute quand je suis demandé ici.

Bien affectueusement
Jean
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1 Pour déconcertante qu’elle semble, cette formulation n’en est pas moins exacte : René Recopé de Tilly avait épousé en 1908 Marie Antoinette Du Pont de Compiègne (1884-1911) dont il était veuf. Le 25 juin 1918 il a épousé Odette Du Pont de Compiègne, sœur de Marie-Antoinette. (Source : Emilie Mertzdorff ép. Froissart, lettre du 25 juin 1918, http://correspondancefamiliale.ehess.fr/index.php?15242)

vendredi 22 juin 2018

Athienville, 22 juin 1918 – Jean à sa mère

Source : collections BDIC
22-6-18

Ma chère Maman

Je reçois une note de l’Infanterie. Le capitaine [René] Recopé part demain en permission et je dois le remplacer. Ça ne m’enthousiasme pas du tout de changer ainsi toutes les semaines d’affectation. Ici je menais la vie tranquille des peuples qui n’ont pas d’histoire ; et puis mes poilus ne vont pas me prendre pour un chef pour de bon.

Tendrement à toi
Jean

mercredi 20 juin 2018

Juin 1918 – Officier chargé des liaisons

Quand je quitte les lignes le 20 [juin] c’est pour cesser définitivement d’être officier de troupe. Je fais encore un court remplacement à l’Infanterie Divisionnaire, puis Le Gal ayant reçu son affectation dans l’aviation, je suis nommé officier chargé des liaisons. Ma nouvelle affectation me plaît. Je suis un peu humilié de ne plus être combattant, je me sens un peu embusqué, mais je suis heureux de commander ces équipes de liaison que je connais, qui sont bien formées et sympathiques. Pour le moment notre vie à Einville est presque une villégiature. Nous nous baignons joyeusement dans le canal.

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie, La guerre )

mardi 19 juin 2018

Athienville, 19 juin 1918 – Jean à sa mère

19/6/18

Ma chère Maman

Voilà deux ou trois jours que je vous laisse sans lettres. Rien de saillant. Maintenant que je suis remonté en ligne, je serai plus fidèle correspondant.

Secteur extremement calme et vie très facile. Ma section est en toute première ligne. Il y avait longtemps que ça ne m’était pas arrivé, et d’ailleurs le danger n’est ni plus ni moins grand là qu’ailleurs.

Mais c’est une petite satisfaction d’amour propre d’être responsable d’une petite portion du front, une autre satisfaction que celle de noircir du papier dans un bureau d’Etat Major. Le service est moins fatigant et moins delicat ici que ds le secteur precédant.

Source : collections BDIC
Comme en témoigne le JMO, c'est dans le petit château d'Arracourt que
l'embuscade allemande a été déjouée.

La nuit dernière un petit poste de la 10me a été attaqué par une patrouille boche de 40 hommes. A eux 5 ils ont mis en fuite les 40 après avoir tué 6 boches et fait trois prisonniers. Ce soir j’étais heureux de raconter cette histoire à mes poilus. Moralité : La bonne sentinelle est toujours récompensée.

JMO du 132ème R.I. - 19 juin 1918

A propos de moralité il m’a fallu faire un peu de morale : deux caporaux qui avaient libationné joyeusement après avoir touché le prêt, et qui étaient en triste état pour la relève. Ce sont des choses qui arrivent.

Ondées. Paysage harmonieux et bien lavé. Ciel nuageux, bariolé, et beaucoup plus tourmenté que la terre. Ce matin avant le lever du soleil il était tout rouge et c’était un bonheur de voir se détacher sur ce fond chaque brin d’herbe, avec delicatesse et précision.

Je t’embrasse.
Jean

Reçu ta bonne lettre du 15.

samedi 16 juin 2018

Juin 1918 – Lieutenant Médard

Notre régiment est cité à l’ordre de l’armée. Personnellement j’ai été moins exposé que les officiers de troupe. Mes équipes, bien entraînées par Le Gal ont marché toutes seules et j’ai plutôt fonctionné comme officier de liaison que comme officier chargé des liaisons.

C’est sans aucune raison précise que je suis cité une fois de plus et nommé lieutenant.

La légende écrite au dos de la photo de la main de Jean « Je suis décoré par le Général Dufour », est erronée : il confond les noms de son commandant de bataillon, le capitaine Dufour, et du général commandant le corps d’armée ayant remis les décorations ce jour-là, le général Duport.

Pour obtenir une citation il importe plus d’être près d’un général ou d’un colonel que de faire plus durement son humble travail de soldat ou de chef de section. Désormais à chaque affaire j’aurai mécaniquement une étoile de plus à ma croix de guerre.

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie, La guerre )

Serres, 16 juin 1918 – Jean à sa mère

16-6-18

Ma chère Maman

Je viens de recevoir ta lettre du 12. C’est un peu étonnant que tu restes si longtemps sans lettres de moi. Je ne me rappelle pas être resté plus de 2 ou 3 jours sans t’écrire.

J’espère qu’Elna est de nouveau tout à fait bien.

Pour la caisse de dattes, tant pis. Je m’étais renseigné et l’on m’avait dit que la gare acceptait les paquets. Quant à employer un autre moyen, la vie est trop instable ces temps-ci pour que nous nous amusions à ça ; d’ailleurs il n’est pas question de depart pour le moment, ne t’inquiètes pas.

On continue à nous abruttir pas mal avec l’exercice. Ce matin pourtant c’était plus relevé. On a décoré le drapeau du 132 et l’étendart du regiment d’artillerie.


JMO du 132ème R.I. - 16 juin 1918

Chaque compagnie fournissait une section de poilus – l’élite – presque tous soldats décorés eux-même. Fanions – lumière – cuivres – bonne humeur ; c’était un assez beau spectacle. On a profité de la cérémonie pour accrocher quelques croix, palmes ou étoiles et j’étais des « récipiendaires » n’ayant pas encore reçu officiellement ma 5ème étoile.

Clément, le médecin auxiliaire, que tu connais je crois, nous quitte. Il était là depuis toujours et ne s’appelait lui-même que l’« ancien ». Nous sommes peinés de son depart.

Notre chef de bataillon [le capitaine Dufour] est de plus en plus « tapé ». A part ce petit contre-temps, nos heures coulent gaiment.

Bonne lettre de [Daniel] Loux.

Tendrement à vous
Jean

mercredi 13 juin 2018

Serres, 13 juin 1918 – Jean à sa mère

13/6/18

Ma chère Maman

Nous voici au repos. Je suis resté en secteur quelques heures après la compagnie pour le passage des consignes. Nous sommes à quelques kilomètres des lignes dans un village qui a conservé quelques civils et une allure assez pacifique. Ce serait le repos s’il n’y avait pas l’exercice ; mais il y a l’exercice.

Source : collections BDIC

Vraiment on pourrait laisser les poilus tranquilles. Chez nous tout l’effectif a veillé toute la nuit pendant 14 jours ce qui represente une somme reelle de fatigue ; et le lendemain de la relève à 5 heures du matin il faut s’agiter dans les champs. C’est toujours le même dilemme pour l’officier subalterne : ou bien prendre sa part de ces fautes de psychologie ce qui risque de nous enlever la confiance des poilus, ou bien laisser voir que nous désaprouvons ces ordres des chefs ce qui est mauvais et dangereux.

D’ailleurs j’aurais tord de me plaindre ; l’état d’esprit est toujours très bon. Ce qu’il y a d’épatant c’est de voir comme la classe 18 a été mise au pli par les anciens. Les nouveaux venus ont pris la même allure, la même langue ; ils sont aussi debrouillards que ceux qui sont là depuis 1914, et je suis sur qu’au prochain coup dur on ne fera pas la difference.

Il fait très chaud.

Nous faisons popote de bataillon. Popote un peu nombreuse et un peu bruyante. Nous chef de bataillon [le capitaine Dufour] ne sait pas maintenir la conversation à un diapason normal.

Tendrement à toi
Jean

Je viens de recevoir la plaque d’identité. Très jolie. Merci beaucoup.

dimanche 10 juin 2018

C.R. Gypse, 10 juin 1918 – Jean à sa mère

10-6-18

Ma chère Maman

J’ai eu bien tord de t’alarmer sans raison pour une malheureuse phrase du colonel [Adrien Perret]. Je ne me rappelais pas que je t’avais raconté ça, j’aurais pu te rassurer depuis plusieurs jours.

Avant de rejoindre ma compagnie je suis allé me presenter au colonel, qui m’a exposé son grief et m’a dit qu’il poserait la question de confiance au colonel Hamelin. J’ai dès lors pris les devants moi-même et expliqué au capitaine [René] Recopé de Tilly qu’il me rendait un mauvais service en m’appelant à l’I.D. Il m’a répondu qu’il m’appelait maintenant que je n’avais pas de fonctions spéciales, que lorsque je serais téléphoniste – si je dois l’être – on ne toucherait plus à moi. J’expliquerai ça au colonel à la première occasion.

D’ailleurs, c’est bien pour toi que j’accepte cette perspective ; depuis que je suis à la 6me je n’ai aucune envie d’en partir. Je m’attache de plus en plus à mes poilus, et cette tendresse que j’ai pour eux donne tout de suite de la couleur à ma vie. Je sors de mon abrutissement. Ils sont épatants. Un exemple. Cette après-midi nous suivions une piste [Marcel] Simonin, Vauthier et moi, l’ordonnance de Vauthier marchait à 100 mètres derrière nous avec tout son « barda » sur le dos. Un obus tombe à coté de lui, nous nous retournons ; voyant qu’il continue à marcher et croyant qu’il n’a rien nous quittons le coin malsain toujours suivis par lui. Au poste de commandement 10 minutes après il nous rejoint et nous nous appercevons qu’il a la figure couverte de sang ; nous lui demandons pourquoi il ne nous a pas avertis plus tôt ; il nous repond avec un bon sourire « Oh, c’était pas la peine ». Il n’avait pas grand-chose, mais une placidité pareille est vraiment déconcertante.

Je ne comprends pas très bien ce qui t’a faché avec oncle Axel [Busck, beau-frère de Mathilde, mari de sa sœur Fanny]. Raconte-moi ça. Donne-moi des nouvelles d’Alain [Leenhardt].

Tendresses
Jean

samedi 9 juin 2018

C.R. Gypse, 9 juin 1918 – Jean à sa mère

9-6-18

Ma chère Maman

Il fait très chaud aujourd’hui ; aussi nous restons dans nos trous.

Hier soir je suis allé diner chez Pochard1, un bon copain – classe 15, qui commande depuis près de deux ans une Cie voisine. Cette nuit il a fallu ouvrir l’oeuil ; nous avons entendu les boches se promener dans nos reseaux. Ça fait plaisir de voir les types aux aguets. Ils savent qu’ils jouent leur vie ; de vrais soldats.

Source : collections BDIC

Le temps que je ne passe pas en ronde je le passe ds l’abris à veille tandis que les pigeons voyageurs font du chahut dans leur pannier et que la T.P.S envoie ses coins-coins.

Ce matin nous avions une nombreuse société à dejeuner, les voisins et les successeurs, car la période de réserve ne va pas tarder à arriver. Nous avons beaucoup ri d’un article que notre père la Bataille [le capitaine Dufour] a envoyé ds les journaux de son pays et où ses exploits sont racontés avec une certaine complaisance. Le capitaine américain est parti. Il a bien voulu confier à l’un de nous qu’il était touché « par notre flegme », par nos rapports de camaraderie, par notre manière d’être envers nos poilus.

Je viens de rendre visite aux miens. Leur grande distraction actuellement est l’élevage de petites buses qu’ils ont découvert dans des ruines, c’est un objet de grandes joies.

J’ai reçu le mot que tu m’écris à ton départ de Marseille. Tu dois être bien heureuse d’avoir retrouvé tout ton monde.

Bien tendrement
Jean
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1 Jean Pochard, sorti du rang, devient officier et intègre le 132ème RI. Il est le « lieutenant Pochard », chef de section à la 2ème compagnie du 1er bataillon, que René Gustave Nobécourt cite dans son ouvrage Les fantassins du chemin des Dames. Voir billet du 16 avril 1917. Promu capitaine en août 1918, il restera dans l'armée après la guerre et deviendra colonel du 13ème bataillon de chasseurs alpins.