vendredi 8 avril 2016

Front de Champagne, 8 avril 1916 – Jean à sa mère

8-4-16
            Maman cherie  

            Je viens de recevoir ta bonne lettre du 2. Je suis heureux que tu puisse commencer à connaître Mlle [Léo] Viguier par la lettre qu’elle t’a écrite. Tu vois ce qu’elle est pour moi et à quel point je puis compter sur elle. Je suis aussi bien heureux que tu aies par elle des details que tu ne pourrais avoir autrement.
             Ici toujours la même vie. Il me tarde d’avoir la photo de Na. Tante Fanny doit être bien contente d’avoir Rudy [Busck]. Avertis-moi un peu à l’avance de la date de ton depart de Marseille, pour que je puisse adresser mes lettres à Saverdun ou à Cette.
Tendrement 

Jean

jeudi 7 avril 2016

Front de Champagne, 7 avril 1916 – Jean à sa mère

7-4-16
Source : Mémoire des hommes - Morts pour la France
            Maman cherie  

            La même vie. Le plus souvent sous terre, ds notre petite cagna, où la lumière du jour ne brille jamais. Souvent aussi dehors ds la tranchée, où il pleut pas mal ces temps-ci. J’arrive à lire un peu. J’ai lu un receuil des lettres d’A. [Alfred] Casalis, jeune etudiant de Montauban, tué il y a un an, en Artois. J’ai vu raconté là en toute simplicité le Montauban que je connais, les impressions de caserne, l’impression de guerre d’un jeune qui était un grand.
            Le courrier part. A la hâte.
Tendrement à toi 

Jean

mercredi 6 avril 2016

Marseille, 6 avril 1916 – Mathilde à son fils

Villa Svéa 6 Avril 1916 

            Merci de ta carte du 2 reçue ce matin. Que ces cours d’aspirants te retiennent à l’arrière ! bien que d’après toi ce ne soit ni mieux ni plus sûr que la tranchée.
C’est curieux vraiment cette rencontre avec [Oscar]  Larose, j’en suis bien satisfaite.
Je suis un peu contente cette après midi parce que nous venons d envoyer 100 frs à Mr [Henri] Barraud pr l’achat d’une bicyclette. Figure-toi que nous avons lu dans le Christianisme son appel pressant et que tante Fanny en souvenir surtout de ce qu’il a fait pr nous[1] s en est émue. Il dit dans cet appel  que, evacué de Verdun, il est dans un petit endroit de la Meuse ou il est aumônier et doit visiter les cantonnements à 15 et 20 k. que sa bicyclette  refuse tout service, usée par l’activité deployée depuis la guerre et que sa femme et sa fille ont du fuir Verdun avec ce qu elles avaient sur elles et qu il ne peut se l’acheter. Deux fois déjà on a demandé pr lui ; l’appel n a pas été entendu. Je lui écris aussi chaudement que possible et je lui envoie 100 frs pr aider à l’achat. 40 f Fanny, 25 f Suzanne, 25 Jeanne et 10 f moi. Je suis heureuse de faire quelque chose en souvenir.
Mme Sylvander [née Marianne Bager] est venue ce soir. Pendant que ns prenions le thé, est venue une dame Evangéliste collectant pr l’œuvre de Mr Ferny [?] en Gironde [?]. Fanny lui a offert le thé ; elle ns a touchées et a prié avec nous ; une prière vibrante mais qui nous a remuées profondément.
Son mari est au front, son fils d’adoption aussi, elle sentait ce qu’elle disait ! et Mme Sylvander est restée si ébranlée qu’elle vient de nous quitter sans vouloir prolonger encore.
Mon chéri, mon bien aimé comme es tu ? Quelle mine as-tu ? As-tu reçu la chemise, caleçon et plumcake que je t’ai envoyés, ne manque-tu pas de linge ? J’espérais que tu profiterais de ton passage dans le camp pr te faire laver un peu de linge. Et de l’argent ?
Je me hâte pour expédier ces lignes ce soir. Sept heures sonnent, partiront-elles ?
Suzie ne partira que Samedi. Na est encore bien enrhumée. On met des cataplasmes sur sa jolie petite poitrine.
A déjeuner est arrivé un jeune poilu zouave retour de Salonique, filleul de tante Fanny ; ta nièce a fait des folies pour aller avec lui. C’était drôle tout à fait. Jeanne et tous trouvent de plus en plus qu’elle est ton portrait.
Adieu ce soir mon bien tendrement aimé. Que Dieu te garde toujours à chaque heure.
Je t’aime, je t’aime infiniment et te serre sur mon cœur bien triste de toi 

Ta vieille maman

[1] Henri Barraud, aumônier à Verdun, avait régulièrement visité Jean pendant qu’il y était hospitalisé suite à la grave blessure au poumon reçue le 18 mars 1915 aux Eparges.

Front de Champagne, 6 avril 1916 – Jean à sa mère

6-4-16
            Maman cherie  

            Je pense qu’il n’est pas mauvais de t’envoyer de temps en temps une carte. Elles vont peut-être plus vite. J’ai reçu hier très rapidement ta lettre du 2 avril en même temps qu’une du 30 Mars.
            Non [Oscar] Larose n’est pas au 132, mais au 67. Comment peux-tu penser que q. chose aurait été plus précieux et necessaire pour moi que te revoir. Je crois qu’on peut être très près les uns des autres malgrès l’espace ; et je m’efforce de maintenir toujours vivante cette communion avec les bien-aimés sans laquelle je ne pourrais pas vivre ; mais qu’elle joie se serait de voir, d’entendre, de toucher, et comme ça me manque.
            A vous tous avec toute ma tendresse.

Jean

mardi 5 avril 2016

Front de Champagne, en première ligne, 5 avril 1916 – Jean à sa mère

5-4-16
            Maman cherie  
            Ici aussi le temps est de nouveau triste et pluvieux, mais ce n’est plus le froid. J’ai trouvé notre palais souterrain considerablement amélioré : ns avons maintenant les sergents et moi une chambre de 2 mètres carrés et des lits. Les poilus ont décidemment bien travaillé pendant que je n’étais pas là. Je ne puis comparer ma chambre qu’à une cabine de navire. Pour le repos ns établissons une table et des bancs avec des placards qui disparaissent ensuite.
            Suzon ne doit plus être à Marseille et tu dois souffrir d’être separée pour la première fois de ta petite fille. Tante Fanny a-t-elle toujours de bonnes nouvelles des siens. Et Hugo n’a-t-il pas fait d’apparition à Marseille pendant que vous y étiez ? J’ai reçu ta carte du 31. Merci.
Tendrement à toi et à tous
Jean

lundi 4 avril 2016

Front de Champagne, en première ligne, 4 avril 1916 – Jean à sa mère

4-4-16
 
            Tendrement à toi. La vie de tranchée a repris calme et monotone. Je n’ai pourtant pas le temps de t’écrire aujourd’hui avant le depart du courrier.
       Je t’embrasse.

Jean 

 
Carnet de Jean Médard
 
(Ce carnet contient quelques  pages  similaires à celle-ci et huit pages listant les hommes de la section de Jean avec leur matricule, leur prénom, leur adresse, leur métier et l'indication de ceux morts à Verdun. Ces pages-là seront publiées le 18 juin 2016.)
 
 

 

dimanche 3 avril 2016

Front de Champagne, en première ligne, 3 avril 1916 – Jean à sa mère

3-4-16
            Maman cherie  

            Je t’écris au crayon car après 15 jours de tranchée mon stylo a tari. Je suis très vaseux ce matin ayant pris le quart cette nuit en première ligne.
            Je n’ai encore rien reçu de toi de Saverdun. Ce sera je pense pour aujourd’hui.
            En attendant le courrier je vais me rendormir, car je fais ces jours-ci de la nuit-le jour et vice-versa.
            Je t’embrasse affectueusement, toi, tante Suzanne, les gosses. 

Jean

samedi 2 avril 2016

Marseille, 2 avril 1916 – Mathilde à son fils

Villa Svéa 2 Avril 

            C’est le dimanche à la villa Svéa, il fait un temps radieux enfin. On voudrait être en famille mais arrivent des visites, Mme Brémond et je cours dans ma chambre m’isoler et être avec toi !
            J’ai reçu ce matin la plus exquise, la plus délicieuse lettre de Melle Viguier que tu puisses imaginer puisque tu la connais. Je voudrais bien la connaître moi aussi et causer avec elle. Je pourrai t’envoyer cette lettre lorsque j’y aurai répondu mais cela me dit surtout des choses que tu l’as chargée de me dire et des détails que je suis bien bien heureuse d’avoir et voici un des plus delicieux passage de sa lettre :
« la joie de ces quelques heures de détente, de communion, d’affection profonde et fraternelle faisait du bien à voir. Comme à chacun de ses passages, Jean me laisse le souvenir béni de son rayonnement. Il me suffit de le regarder pour être de nouveau remplie d’espérance et de courage, remerciant Dieu de mettre sur ma route de tels êtres de pureté et de lumière et vous étant aussi reconnaissante de nous donner pour « frère » un si délicieux fils » et plus loin… « Jean a déjeuné chez moi, je l’ai conduit à la gare et si mon affection pour lui ne peut se comparer à l’immense amour dont vous l’entourez et qu’il vous rend bien croyez pourtant que c’est de toute mon âme que je le suis jour après jour et qu’il est pour moi l’un de ces amis qu’on aime trop pour ne pas veiller sur eux comme sur un trésor. Ma prière monte avec la vôtre. Dieu nous entende. »
            Quelle âme que celle de cette femme, et comme je me sens « petite » pour lui répondre et timide d’exprimer si mal ce que je sens si intensémement.
            Ici l’on me taquine sur votre affection tu sais… et tu entends les commentaires et te voilà loin de cette atmosphère fraternelle où je sens et je comprends le bien que tu te fais il t’en reste le rayonnement et beaucoup de chaleur.
            Que t’a dit Wilfred Monod ? Oh si j’avais pu t’embrasser te voir quelques minutes. Je serais raisonnable, va et maintenant j’en comprendrais la valeur. Enfin… cela viendra. Melle V. me donne tous les détails possibles sur ce que tu lui as dit. Le dessin même de la tranchée m’est envoyé !
            Rudy est ici. Einar [Ekelund] a dejeuné. On a photographié Na si cela est bon je te l’enverrai. J’ai entendu Mr [Marc] Fraissinet, hexortation à donner pr les pays envahis pour reconstruire les foyers dévastés. Trop long ! Six minutes et l’on m’appelle pr voir Mme Bremond. Je t’embrasse en y mettant dans cette caresse tout mon amour. Bon courage. Que Dieu te garde. 

Ta vieille maman

Front de Champagne, 2 avril 1916 – Jean à sa sœur Suzanne Ekelund

2-4-16
            Ma chère Suzon 

            Je t’envoie ce mot à Cette pensant que tu y seras lorsqu’il aura parcouru les 800 kil. qui nous separent.
            J’espère que ton sejour à Marseille a été heureux, et que Na ne s’est pas trop mal trouvé des fréquentes absences de Nounou. Je pense bien souvent à la gosse avec tendresse et je donnerai beaucoup pour la revoir.
            Je n’ai pas encore repris la vie de tranchée depuis mon retour au camp.
            Avec tout ça, je ne te remercie pas de ton dernier paquet, si bien compris. Ce cake était un poëme ; ça ne sentait ni le patissier ni l’épicier, mais la patisserie de menage. Je t’assure qu’il a été apprécié. Vous me gâtez trop.
            Toujours affectueusement à toi, à Hugo, à ma filieule. 

Jean

Front de Champagne, 2 avril 1916 – Jean à sa mère

2-4-16
            Maman chérie  

            Je reçois ton mot du 29. Je te reponds un peu hativement ayant mon temps un peu pris par les cours d’aspirants institués depuis hier par le colonel et leur preparation. Je veux aussi écrire à Suzon à Cette, où elle sera probablement lorsque ma lettre lui arrivera, c’est-à-dire probablement ds 4 jours.
            Ce n’est même plus le printemps, c’est presque l’été. Une de ces premières journées où la chaleur est tellement penible.
            J’ai eu le plaisir de trouver à la Cie un sergent que j’avais vu assez au depot, Lanoë, très gentil. J’ai un sergent de plus aussi à ma section. Je le connais peu, mais il a l’air gentil. Le cantonnement du 67 n’est pas loin du notre. J’espère bien revoir [Oscar] Larose tous ces temps-ci. J’ai reçu une affectueuse carte de [Wilfred] Monod.
            Je t’embrasse tendrement. Mes souvenirs très affectueux aux Marseillais [à la famille Busck]. 

Jean