mercredi 11 mai 2016

Front de Champagne, au cantonnement, 11 mai 1916 – Jean à sa mère

Source : Mémorial GenWeb
11-5-16
            Maman cherie  

            Reçu hier en même temps qu’une lettre de Mlle [Léo] Viguier tes deux mots du 6 et du 7. Je suis heureux de ne  plus te sentir seule. Merci de me communiquer les lettres de Suzon.
            Pas besoin de chaussettes. J’ai gardé intégralement toutes celles dont tu m’avais muni. Jusqu’à nouvel ordre je garderai les chaussettes de laine.
Je t’assure que si tu me voyais à cette minute tu ne songerais pas à me plaindre. Tranquilité dans ma baraque, douce chaleur dehors, et à ma bouche un cigare comme j’en ai rarement fumé de pareil.
Le courrier arrive. Rien de toi puisque hier j’ai été gâté. [Albert] Léo me dit avec beaucoup de tristesse la mort de son frère Philippe [Léo] descendu avec son avion. Bonne lettre de [Daniel] Loux aussi.
Tendrement 

Jean

lundi 9 mai 2016

Front de Champagne, au cantonnement, 9 mai 1916 – Jean à sa mère

9-5-16
            Maman cherie  

            Nous voici enfin au repos. C’est une vrai detente pour tous après 20 jours de tranchée.
            J’ai reçu en arrivant ton mot du 5. A l’heure qu’il est ta solitude est surement finie. J’en suis bien heureux, car ça devait être un peu mélancolique.
            En même temps une lettre d’oncle Georges me demandant comment, quand et où nous trouver. Je n’ai pas encore de plan. Je crois que pour être sur de nous trouver il faudrait deux plans, un pour qu’il vienne me voir et un pour que j’aille jusqu’à lui ; mais je ne sais pas du tout où il est et ni ce sera possible.
            Grande journée de nettoyage, decrassage, battage, cirage, etc.
            On fait trop de bruit autour de moi, je t’embrasse, je vous embrasse tous. 

Jean

dimanche 8 mai 2016

Front de Champagne, en 1ère ligne, 8 mai 1916 – Jean à sa mère

8-5-16
            Maman cherie  

            J’ai reçu hier tes bonnes lettres du 3 et du 4. Ça va toujours on ne peut mieux, appetit feroce, sommeil profond. Avec ça je puis lire un peu. Je tacherai de te faire faire une bague. A la section personne ne les fait bien, mais ds toute la compagnie, je finirai bien par trouver un artiste. Merci de me communiquer la lettre de Suzon. Tu serais bien gentille de continuer, du moins pour les plus interessantes. Pour la permission que voudrais-tu qu’il y ait à faire ? Il n’y a qu’à attendre son tour avec patience s’il doit venir avant la fin de la guerre. Même le classe 16 incorporé depuis peu partira avant moi parcequ’il a fait un long sejour dans la zone des armées avant la venue au front.
Tendrement à toi 

Jean

vendredi 6 mai 2016

Front de Champagne, en 1ère ligne, 6 mai 1916 – Jean à sa mère

6-5-16
            Maman cherie  

            Je t écris cette après-midi bien que le courrier vienne à peine d’emporter un mot de moi ; parce que demain matin je dormirai probablement jusqu’à l’heure du courrier, car je prends le quart cette nuit. Toujours rien de nouveau.
            J’ai passé toute ma journée à écrire, j’étais horriblement en retard de ma correspondance. Je vois s’approcher non sans un soupir de soulagement, ce jour de la relève. Nous aurons fait cette fois un bon sejour aux tranchées.
            Je t’embrasse tendrement.
Jean

7-5-16
Affectueusement. Jean

jeudi 5 mai 2016

Front de Champagne, en 1ère ligne, 5 mai 1916 – Jean à sa mère

5-5-16
            Maman cherie  

            Encore un mot un peu hatif. Je dois des lettres à tout le monde et ne trouve le temps d’écrire à personne. Aujourd’hui en rentrant de la 1ère ligne j’ai trouvé deux bonnes lettres de toi du 1 et du 2. Quand tu recevras ce mot tante Suzanne sera surement rentrée et tu auras entendu la predication de [Léon] Maury. Merci de me faire connaître mes jeunes cousins et cousines. Tu as un peu une ame de grand-mère pour eux aussi. Je viens de donner  mon adresse à oncle Georges. Je vis ds l’espoir de cette rencontre.
Tendrement à toi,  à tante Suzanne, aux gosses 

Jean

mercredi 4 mai 2016

Saverdun, 4 mai 1916 – Mathilde à son fils

Saverdun[1] le 4 Mai 1916 

            Journée de reconnaissance et de joie ! L’heureux courrier tes cartes du 26, 30 et ta lettre du 28. Merci. Merci aussi pr cette petite fleur de tranchée qui a fleuri malgré tous, tous  ces gens, cueillie par toi elle est bien bien chère et précieuse, elle a peut-être été arrosée du sang de nos pauvres martyrs !
            Bonne lettre de Suzie. A tous deux un mot seulement, je ne puis faire plus. Mon ménage, mes enfants, la cuisine. Je ne sais où me tourner. Lilou est perdu sans sa maman et s’accroche à mes pas, se suspend à ma robe et je suis immobilisée ! Il a de bons grands yeux bleus, je crois tout à fait ceux de son papa (à part cela, il est Bergis. Une grosse grosse tête aux cheveux blonds. Elle disproportionne un peu ce petit corps d’enfant mais cela s’arrangera plus tard et sera très joli. Il est bien brave, facile, une autre paire de manches que mon filleul ! Je suis en tête à tête avec lui tout le jour et il ne peut me donner la réplique ne parlant pas du tout. Je tâche d’intéresser Lucienne pr qui les journées sont longues, longues sans sortir car il fait un temps affreux. Suzanne sera là un peu, demain soir.
            Ah ! non par exemple ! tu n’espaceras pas tes lettres, tu ne peux pas, même en te le figurant, savoir ce que j’endure surtout dans cette solitude, ne connaissant ici âme qui vive à qui dire mes angoisses. Et tu es en première ligne ? jusqu’à quand ? Dis-moi si tu es bcoup plus exposé ? Ce revoir sera donc si lointain que ça ? mais alors n’est pas une règle générale pr tous les soldats. ? Pourquoi Lucien [Benoît] est il si privilégié ? Ne peux-tu rien ? Ne pouvons nous rien pour hâter ce moment ? Tu as bien raison il n’y aura pas de  revoir sans mélange ! Mais tout de même !!! comme j’attends ce jour !
            Dis moi prquoi il ne faut pas dormir en 1ère ligne ? est-ce très prês des Boches ! Ne restes tu là que dix heures et puis combien d’heures de repos ? Comme je tremble. Je vais vite faire goûter Lilou il pleure et je ne puis t’écrire.
            Des tendresses tout plein de ta mère
            Ci-joint la lettre de Suzie reçue ce matin. Pauvre Rudy, il l’a échappé belle. Ne peux tu me faire faire une bague souvenir en aluminium par un de tes soldats ? j’aspirerais en avoir une.

[1] Mathilde vient donc d’arriver chez sa belle-sœur Suzanne Bergis, l’épouse de son frère le pasteur Georges Benoît, alors aumônier militaire dans un secteur proche de celui de Jean. Georges et Suzanne avaient quatre enfants : Lucienne, 10 ans ; Henri, 3 ans, Léon (dit Lilou) et Marthe, 2 ans.

Front de Champagne, en 1ère ligne, 4 mai 1916 – Jean à sa mère

4-5-16
            Maman chérie  

            J’ai reçu hier deux lettres de toi ; une du 26, assez vieille déjà, l’autre du 29, de Saverdun. J’ai été très intéressé par les details que tu me donnes, surtout sur les tout petits que je ne connais pas.
            Quelle joie ce serait de revoir oncle Georges ! Je ne le croyais pas le moins du monde dans ces parages, qui avaient été un peu les siens, je crois. Tante Fanny m’avait dit qu’il était du côté de Nancy. Je vais lui écrire aujourd’hui même. Je voulais passer une bonne après-midi de correspondance avec toi et le service est entre nous deux.
            J’ai pris le quart ce matin en première ligne, je le reprends cette nuit ; ce n’est pas fatiguant du tout mais ça me donne une invincible envie de dormir tout le reste du temps. Quand j’essaie d’y resister pour lire ou ecrire un peu, c’est la torpeur, l’engourdissment des idées et des sentiments.
            Il faudra te contenter quelque temps encore de ces mots secs, de ces squelettes de lettres qui ne te disent rien de ma vie et de ma tendresse. Le tragique de notre vie est generalement plus intérieur que manifeste.
            Toutes les nuits on tiraille en première ligne, generalement sans résultat. Cette nuit à un coup de feu, tiré au hasard comme toujours, ont repondu de l’autre coté les cris et gemissements d’un travailleur ou d’un patrouilleur qui avait été touché. Le tireur, un brave breton tout jeune était consterné : « Oh ! ». Le sergent lui dit : « Tu as tué un boche Jean-Marie » et lui ds son jargon : « Eux, il le fait, nous il faut faire aussi ».
            Les ames les plus simples ont leur delicatesse de conscience et celui-ci a bien senti que tout en faisant son devoir il venait d’accomplir q chose de grave et il a eprouvé le besoin de se justifier. C’est tout notre drame de conscience cette phrase. 

5-5-16
            Pas le temps de t’écrire aujourd’hui.
Tendresses 

Jean

mardi 3 mai 2016

Front de Champagne – Jean-Marie a tué un Boche


Pas d’événements saillants. Toutes les nuits on tiraille plus ou moins en première ligne. Une nuit un de mes hommes tire un coup de feu à peu près au hasard et nous entendons aussitôt un cri et des gémissements en face de nous : un patrouilleur a été atteint. Le tireur, un jeune Breton, est consterné : « Tu as tué un Boche, Jean-Marie » « Eux ils le font, nous il faut bien le faire aussi ». Il a compris que tuer un homme, même à la guerre, est une chose grave. Même quand leur cause est juste, les soldats ont besoin du pardon de Dieu. 

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

lundi 2 mai 2016

Front de Champagne, en 1ère ligne, 2 mai 1916 – Jean à sa mère

2-5-16
            Maman cherie  

            Je te remercie de ton mot du 17. Je t’envoi en conséquence ce mot à Saverdun où j’espère que tu le trouveras à ton retour de Pamiers.
            Ça va toujours. Nous ne souffrons que de la chaleur.
Tendresses à toi 

Jean

dimanche 1 mai 2016

Front de Champagne, en 1ère ligne, 1er mai 1916 – Jean à sa mère

1-5-16

            Je te sais enfin à Saverdun, ayant reçu ta carte de Toulouse. Il me tarde d’avoir des details sur ta nouvelle vie. Dis à tante Suzanne des tas de choses affectueuses. J’au su par tante Fanny qu’oncle Georges était non loin de Nancy ; quel genre de vie ?
            Moi ça va bien. Ne t’en fais pas pour mon poumon. Il n’a jamais mieux marché. La nuit dernière et cette après-midi j’ai pris le quart en première ligne. On y lit encore plus tranquille que partout ailleurs. J’y passe 12 heures par 48 heures. Ici, c’est-à-dire un peu en arrière j’ai un abris somptueux et profond ; des legions de souris me tiennent compagnie. Elles sont d’une familiarité déconcertante. Paul Galley rentre de permission de chez lui, où il a vu mourir Ernest [Galley], de la poitrine je crois.
Tendrement à toi 

Jean