mercredi 6 avril 2016

Front de Champagne, 6 avril 1916 – Jean à sa mère

6-4-16
            Maman cherie  

            Je pense qu’il n’est pas mauvais de t’envoyer de temps en temps une carte. Elles vont peut-être plus vite. J’ai reçu hier très rapidement ta lettre du 2 avril en même temps qu’une du 30 Mars.
            Non [Oscar] Larose n’est pas au 132, mais au 67. Comment peux-tu penser que q. chose aurait été plus précieux et necessaire pour moi que te revoir. Je crois qu’on peut être très près les uns des autres malgrès l’espace ; et je m’efforce de maintenir toujours vivante cette communion avec les bien-aimés sans laquelle je ne pourrais pas vivre ; mais qu’elle joie se serait de voir, d’entendre, de toucher, et comme ça me manque.
            A vous tous avec toute ma tendresse.

Jean

mardi 5 avril 2016

Front de Champagne, en première ligne, 5 avril 1916 – Jean à sa mère

5-4-16
            Maman cherie  
            Ici aussi le temps est de nouveau triste et pluvieux, mais ce n’est plus le froid. J’ai trouvé notre palais souterrain considerablement amélioré : ns avons maintenant les sergents et moi une chambre de 2 mètres carrés et des lits. Les poilus ont décidemment bien travaillé pendant que je n’étais pas là. Je ne puis comparer ma chambre qu’à une cabine de navire. Pour le repos ns établissons une table et des bancs avec des placards qui disparaissent ensuite.
            Suzon ne doit plus être à Marseille et tu dois souffrir d’être separée pour la première fois de ta petite fille. Tante Fanny a-t-elle toujours de bonnes nouvelles des siens. Et Hugo n’a-t-il pas fait d’apparition à Marseille pendant que vous y étiez ? J’ai reçu ta carte du 31. Merci.
Tendrement à toi et à tous
Jean

lundi 4 avril 2016

Front de Champagne, en première ligne, 4 avril 1916 – Jean à sa mère

4-4-16
 
            Tendrement à toi. La vie de tranchée a repris calme et monotone. Je n’ai pourtant pas le temps de t’écrire aujourd’hui avant le depart du courrier.
       Je t’embrasse.

Jean 

 
Carnet de Jean Médard
 
(Ce carnet contient quelques  pages  similaires à celle-ci et huit pages listant les hommes de la section de Jean avec leur matricule, leur prénom, leur adresse, leur métier et l'indication de ceux morts à Verdun. Ces pages-là seront publiées le 18 juin 2016.)
 
 

 

dimanche 3 avril 2016

Front de Champagne, en première ligne, 3 avril 1916 – Jean à sa mère

3-4-16
            Maman cherie  

            Je t’écris au crayon car après 15 jours de tranchée mon stylo a tari. Je suis très vaseux ce matin ayant pris le quart cette nuit en première ligne.
            Je n’ai encore rien reçu de toi de Saverdun. Ce sera je pense pour aujourd’hui.
            En attendant le courrier je vais me rendormir, car je fais ces jours-ci de la nuit-le jour et vice-versa.
            Je t’embrasse affectueusement, toi, tante Suzanne, les gosses. 

Jean

samedi 2 avril 2016

Marseille, 2 avril 1916 – Mathilde à son fils

Villa Svéa 2 Avril 

            C’est le dimanche à la villa Svéa, il fait un temps radieux enfin. On voudrait être en famille mais arrivent des visites, Mme Brémond et je cours dans ma chambre m’isoler et être avec toi !
            J’ai reçu ce matin la plus exquise, la plus délicieuse lettre de Melle Viguier que tu puisses imaginer puisque tu la connais. Je voudrais bien la connaître moi aussi et causer avec elle. Je pourrai t’envoyer cette lettre lorsque j’y aurai répondu mais cela me dit surtout des choses que tu l’as chargée de me dire et des détails que je suis bien bien heureuse d’avoir et voici un des plus delicieux passage de sa lettre :
« la joie de ces quelques heures de détente, de communion, d’affection profonde et fraternelle faisait du bien à voir. Comme à chacun de ses passages, Jean me laisse le souvenir béni de son rayonnement. Il me suffit de le regarder pour être de nouveau remplie d’espérance et de courage, remerciant Dieu de mettre sur ma route de tels êtres de pureté et de lumière et vous étant aussi reconnaissante de nous donner pour « frère » un si délicieux fils » et plus loin… « Jean a déjeuné chez moi, je l’ai conduit à la gare et si mon affection pour lui ne peut se comparer à l’immense amour dont vous l’entourez et qu’il vous rend bien croyez pourtant que c’est de toute mon âme que je le suis jour après jour et qu’il est pour moi l’un de ces amis qu’on aime trop pour ne pas veiller sur eux comme sur un trésor. Ma prière monte avec la vôtre. Dieu nous entende. »
            Quelle âme que celle de cette femme, et comme je me sens « petite » pour lui répondre et timide d’exprimer si mal ce que je sens si intensémement.
            Ici l’on me taquine sur votre affection tu sais… et tu entends les commentaires et te voilà loin de cette atmosphère fraternelle où je sens et je comprends le bien que tu te fais il t’en reste le rayonnement et beaucoup de chaleur.
            Que t’a dit Wilfred Monod ? Oh si j’avais pu t’embrasser te voir quelques minutes. Je serais raisonnable, va et maintenant j’en comprendrais la valeur. Enfin… cela viendra. Melle V. me donne tous les détails possibles sur ce que tu lui as dit. Le dessin même de la tranchée m’est envoyé !
            Rudy est ici. Einar [Ekelund] a dejeuné. On a photographié Na si cela est bon je te l’enverrai. J’ai entendu Mr [Marc] Fraissinet, hexortation à donner pr les pays envahis pour reconstruire les foyers dévastés. Trop long ! Six minutes et l’on m’appelle pr voir Mme Bremond. Je t’embrasse en y mettant dans cette caresse tout mon amour. Bon courage. Que Dieu te garde. 

Ta vieille maman

Front de Champagne, 2 avril 1916 – Jean à sa sœur Suzanne Ekelund

2-4-16
            Ma chère Suzon 

            Je t’envoie ce mot à Cette pensant que tu y seras lorsqu’il aura parcouru les 800 kil. qui nous separent.
            J’espère que ton sejour à Marseille a été heureux, et que Na ne s’est pas trop mal trouvé des fréquentes absences de Nounou. Je pense bien souvent à la gosse avec tendresse et je donnerai beaucoup pour la revoir.
            Je n’ai pas encore repris la vie de tranchée depuis mon retour au camp.
            Avec tout ça, je ne te remercie pas de ton dernier paquet, si bien compris. Ce cake était un poëme ; ça ne sentait ni le patissier ni l’épicier, mais la patisserie de menage. Je t’assure qu’il a été apprécié. Vous me gâtez trop.
            Toujours affectueusement à toi, à Hugo, à ma filieule. 

Jean

Front de Champagne, 2 avril 1916 – Jean à sa mère

2-4-16
            Maman chérie  

            Je reçois ton mot du 29. Je te reponds un peu hativement ayant mon temps un peu pris par les cours d’aspirants institués depuis hier par le colonel et leur preparation. Je veux aussi écrire à Suzon à Cette, où elle sera probablement lorsque ma lettre lui arrivera, c’est-à-dire probablement ds 4 jours.
            Ce n’est même plus le printemps, c’est presque l’été. Une de ces premières journées où la chaleur est tellement penible.
            J’ai eu le plaisir de trouver à la Cie un sergent que j’avais vu assez au depot, Lanoë, très gentil. J’ai un sergent de plus aussi à ma section. Je le connais peu, mais il a l’air gentil. Le cantonnement du 67 n’est pas loin du notre. J’espère bien revoir [Oscar] Larose tous ces temps-ci. J’ai reçu une affectueuse carte de [Wilfred] Monod.
            Je t’embrasse tendrement. Mes souvenirs très affectueux aux Marseillais [à la famille Busck]. 

Jean

 

vendredi 1 avril 2016

Front de Champagne, 1er avril 1916 – Jean à sa mère

1-4-16
            Maman cherie  

            Je viens de recevoir ta lettre du 28, datée de Marseille, et j’y reponds par un mot qui rattrapera peut-être celui que je t’ecrivais il y a une heure.
            Je suis heureux de te savoir à Marseille, entourée d’affection et fière de ta petite fille. Rassure-toi pour les adresses. Il ne fallait pas m’écrire à la Cheppe en effet, mais ça n’a pas eu de suites. Ce que j’ai fait ensuite aurait été plus grave, mais au front on voit les choses à leur vrai point de vue et la perspective de recevoir 1 mois d’arrêt ou même d’être cassé n’affole pas outre mesure. C’est d’ailleurs à éviter.
Tendrement à toi 

Jean

 

Front de Champagne, 1er avril 1916 – Jean à sa mère

1-4-16
            Maman cherie  

            Me voici retour de Paris sans encombre ni incidents. La bonne journée ! et comme je regrette de n’avoir pas pu te faire signe. C’était tellement hasardeux et alléatoire. Si je t’avais fait venir pour rien ! Mlle [Léo] Viguier t’aura donné tous les details possibles. C’est avec elle que j’ai passé le meilleur de mon temps. Fidèle amie, toujours vaillante. Tenant tête à un énorme travail avec de très médiocre forces physiques. Elle m’a donné naturellement des nouvelles de tous. En somme la Fédération a été plutôt épargnée ds les dernières affaires, bien qu’elle eut beaucoup de ses membres autour de Verdun. Edgard Lafon, le fils ainé du pasteur de Montauban, frère de Maurice, porté disparu, a donné de ses nouvelles. Il est prisonnier en Allemagne. (On a reçu très vite cette fois-ci les nouvelles de prisonniers).
            [Alexandre] De Faye a attrapé une bronchite à la suite d’attaques de gaz. D’autres sont blessés, deux ou trois tués, que je connais à peine.
            C’était une lumineuse journée de printemps, et j’ai joui sans arrière pensée de ces heures de communion avec une veritable amie, après de longs jours d’isolement. Car vraiment au front l’isolement est ma plus grande souffrance. Je suis allé diner à la Fac. Je n’étais pas plus attendu là qu’à la rue de Trévise et l’étonnement a été grand. Mme [Suzanne] Monnier, toujours la même, exquise de bonté, de finesse. J’ai passé la soirée avec elle et son frère, Mr [James] Du Pasquier du Havre, qui était là, et un moment avec le seul étudiant de la Fac de mon temps, Bourquin. Encore une bonne nuit ds un lit, adieux à la Fac, visite classique à W. [Wilfred] Monod. Là aussi je suis reçu comme un fils de la maison. Wilfred est toujours le même, rayonnant de paix, de vie interieure, malgré ses souffrances de chrétien et de père ayant un fils au front [Samuel Monod].
            A la rue de Trévise j’ai trouvé Beigbeder et [Roger] Jézéquel. Tous ces revoirs après quelques semaines de guerre me faisaient monter les larmes aux yeux.
            J’ai dejeuné à 11 heures chez Mlle Viguier chez elle, ds un petit logement qu’elle partage avec une de ses amie une vieille demoiselle [Melle des Essarts], salutiste, ancienne catholique, ancienne millionnaire, la sœur d’un des grands hommes du socialisme belge, femme extraordinairement sympathique. Mlle Viguier m’a accompagné gare de l’Est, ns ns sommes fait nos adieux encore une fois. A Ch. [Châlons] j’ai manqué la correspondance et suis arrivé ici, au cantonnement, seulement ds la nuit après une longue course à pied.
            J’ai retrouvé peu de changement. J’ai à peine vu la compagnie qui est partie au travail de matin. Quelques « classe 16 » sont arrivés, il parait que j’en ai 4 à ma section. Je ne les connais encore pas.
            Ce matin le colonel a passé en revue les aspirants du régiment et ns a questionné individuellement. Il était d’excellente humeur. Pendant ce temps de cantonnement il va ns faire suivre des cours sous la présidence du capitaine Garène [Jean écrit "Garenne" mais l'orthographe sur l'ordre de bataille du JMO à la veille de l'offensive du Chemin des Dames est "Garène"], que je connais un peu pour avoir dejeuner avec lui à Trésauvaux, il y a un an.
            Pour que cette lettre parte tout de suite je l’interrompt. J’expédie à Cette un paquet de lainage.
Tendrement à tous 

Jean 

Avec joie j’ai trouvé ici tes lettres des 22, 23, 24, 25, 26. Merci

Marseille, 1er avril 1916 – Mathilde à son fils


Villa Svéa le 2 Avril 1916 [sic pour 1er avril]

            Ce matin, trois lettres à la fois. 26, 27 et 28 ! J’ai eu une joie que je ne puis te dire combien interessante cette longue lettre pour tous et pour moi. Surtout vivre ainsi de ta vie, connaître un peu ceux que tu vois que tu conduis. Tout ce qui est toi, tu ne peux comprendre ce que c’est précieux. J’ai été toute heureuse que tu retrouves [Oscar] Larose. Cela a du être une joie pour lui comme pour toi. Est-il du 132 ? J aurais voulu une vie tout à fait reposante et suis désolée que tu n’aies pas de lit et puis maintenant hélas ! C’est fini.
            Ici ce serait le calme et le repos si calme et repos il y avait à la villa. Ne demandons pas l’impossible. Tante Fanny est aussi possédée par la traque de son mari et nous vivons dans cette atmosphère de brocantage de peintures [?]. On vend et on achète, on espère faire beaucoup d’argent pr les enfants. Ce sera parait-il la fortune pour eux. On a une vie enfièvrée, à part cela les moments de travail au jardin avec tes deux cousines sont agréables. On entoure et on caresse beaucoup Na qui est tjours de plus en plus exquise.
            J’espère que Suzie reussira ses premiers essais de photo pr te les envoyer.
            Nous avons été hier voir la pauvre Mme [Marianne Bager épouse] Sylvander qui se révèle forte et courageuse. Tante Fanny m’avait prié de ne pas m’appesantir sur sa douleur. Pauvre femme, pourtant ; elle ne peut se laisser aller devant son mari qui ne sait rien. Il est bien naturel que les amis, ceux qui comprennent la laissent pleurer[1].
            Le matin, je fais travailler le piano d’Eliane [Houter, une petite-fille de Fanny] après avoir habillé Elna et ns avons été en ville cette après-midi faire quelques achats entre autres les livres pour Alice Herrmann. Je suis rentrée plus tard que je ne le pensais et voilà de nouveau ma lettre retardée. Je crains qu’elle ne parte pas ce soir, cela me désole.
            En arrivant je reçois ta carte de Paris. Je reste saisie, confondue, bien heureuse pour toi de ta joie de ce réconfort moral. Mais le cœur bien douloureux de manquer tout cela ! Que veux-tu si j’avais été là tu n’aurais pas eu toutes les autres joies bien plus précieuses et necessaires et cela dit sans arrière pensée. Tout est donc bien ainsi.
            J’ai un bien grand désir de savoir ce que tu as fait à Paris et je serai bien reconnaissante à Mlle Viguier de me le dire. Mais mon pauvre enfant tu seras rentré mort de fatigue et il faut penser aux fatigues qui t’attendent.
            Rudy [Busck] arrive pour deux jours. Heureuse tante Fanny ! Il demande à partir comme volontaire et est encore dans un fort de Ozon [?]
            Tante Fanny prétend que Lucien [Benoît] doit sa sécurité au général Rxxxx [la fin du mot est noircie (par la censure ?] (ami de son père) j’ai tant envie de lui écrire. Ne te fache pas.
            La dessus adieu pour ce soir, on m’appelle pour le diner. Je t’embrasse dans une longue étreinte.

Ta mère bien affectionnée
M P. Médard      


[1] La tristesse de madame Sylvander s’explique par la mort de son fils Harald, disparu aux Dardanelles le 8 mai 1915 et dont la mort a été officiellement annoncée en janvier 1916. L’ignorance de son mari s’explique sans doute par le fait qu’il perdait la tête comme Mathilde le mentionne dans une lettre à venir du 29 octobre1916.