dimanche 15 mars 2015

En route vers le front, 15 mars 1915 – Jean à sa mère


Correspondance des Armées de la République

Expéditeur                                                                 Destinataire
J. Médard                                                                  Madame Pierre Médard
Aspirant                                                                     6, rue sud du Château d’Eau
132è d’inf.                                                                  Cette
                                                                                  (Hérault)

Is-sur-Tille Lundi 15 Mars 1915
            Maman chérie

            Ns roulons toujours vers le front où ns n’arriverons que demain matin.
            Je crois que notre regiment se bat sur les Hauts de Meuse du côté des Eparges. Il me semble me rappeler que c’était le regiment du frère de Loux. Voyage pas trop fatiguant mais ns sommes sales comme des charbonniers. Je m’en veux d’avoir peu si témoigné à Suzon au moment du départ. Je pense intensément à vous tous. Le moral est toujours bon.

Tendresses

Jean

samedi 14 mars 2015

14 mars 1915 – En route vers le front


Notre convoi a remonté lentement la vallée du Rhône. A la tombée de la nuit nous traversons la Bourgogne. Le paysage n’est animé que par de grands vols de corbeaux, lugubres, à l’unisson de nos cœurs. Nous sommes habillés de neuf, en bleu horizon, et portons sur d’insolites écussons jaunes le numéro du 132ème auquel nous sommes affectés et qui se bat depuis Septembre dans un secteur redoutable des Hauts-de-Meuse : les Eparges.

Je partage le compartiment du capitaine qui commande notre détachement. Il n’est plus jeune, ni belliqueux : « J’ai été trop bête, dit-il, à mon âge, j’aurais bien pu m’embusquer, me faire nommer commissaire en gare, par exemple, comme celui qui faisait l’important tout à l’heure sur le quai… au lieu d’aller me faire tuer aux Eparges. Les Eparges ! nous ne sommes pas vernis. Ils appellent ça un point de friction et ils veulent réduire la « hernie de St-Mihiel ». Ils me donnent mal au ventre avec leur hernie et leur friction. Est-ce que vous croyiez que nos hommes ne savent pas ce qui les attend ? Vous n’avez qu’à voir leur gueule. Ils ne sont pas gais. On en a assez parlé dans les journaux de leurs Eparges. Et dans les hôpitaux ! On dirait que les blessés en rappliquent tous. Ça en bouffe du monde. »

Que répondre ? Je ne suis pas plus gai que nos hommes, mais je n’aurai voulu pour rien au monde rester un jour de plus à Avignon. Les hommes de ma classe souffrent et se font tuer depuis le premier jour de la guerre et j’ai honte d’être resté si longtemps à l’arrière. Mais je n’ai aucune envie de tuer, ni d’être tué. J’aime la vie. Je suis conscient des dangers qui m’attendent. J’ai peur de mourir. J’ai peur de moi-même aussi. Comment vais-je tenir le coup ? Pourtant c’est avec un intense intérêt que je me vois introduit dans ce monde mystérieux : le front, et appelé à vivre cette aventure extraordinaire : la guerre.

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

vendredi 13 mars 2015

En route vers le front, 13 mars 1915 – Jean à sa mère

Correspondance des Armées de la République

Expéditeur                                                                Destinataire
J. Médard                                                                  Madame Pierre Médard
Aspirant                                                                     6, rue sud du Château d’Eau
58è d’inf.                                                                    Cette
29 Cie                                                                         (Hérault)

[Non datée, mais sans doute du 13 mars 1915]

            Nous allons arriver à Lyon remontant le Rhône par la rive droite. Je suis tout curieux et amusé comme un gosse à l’idée du nouveau, réalisant mal cette chose énorme : Je vais participer à la guerre. Lieutenant charmant. Je voyage en 1re avec lui. Ça a été une joie de voir Suzon quelques instants. Ne regrette pas de n’être pas venue. Tu serais revenue la mort dans l’âme d’avoir peu joui de moi, sans possibilité d’un adieu un peu receuilli. Après Chaumont, je ne sais ce qui m’attend, Champagne, Argonne ou Hauts de Meuse.

Tout à toi, à vous tous

Jean

Je te donnerai mon adresse dès que je le saurai. Jusqu’alors à peu près inutile de m’écrire.           

mercredi 11 mars 2015

Avignon, 11 mars 1915 – Jean à sa mère

Avignon, 11 mars 1915
            Maman cherie 

            Voilà la nouvelle que tu attendais avec angoisse depuis longtemps : Je pars. Je sais que, malgré le temps passé par moi ds les depots, ce sera pour toi un coup et actuellement je ne pense même pas à la vie qui m’attend, je ne puis penser qu’à toi. Je sais, maman, que la souffrance des mères est plus grande que la souffrance de ceux qui se battent, et je te supplie de ne pas te laisser abattre. Je sais que tu seras forte. Si j’ai un regret c’est de n’avoir pas pu vous embrasser une dernière fois Dimanche dernier, mais ns sommes moins que jamais les maîtres de nos heures et ns n’avons qu’à être reconnaissants des bonnes journées que ns avons déjà passé ensemble cet hiver.
            Je pars pour le 132ème, qui en temps de paix est à Reims ; le depot est actuellement à Guingamp (Cotes du Nord), près de St Brieuc. Le regiment se bat je ne sais pas exactement où, entre Reims et Verdun je crois. C’est probablement là que ns irons directement. Je change d’axe et de corps d’armée (VIème). Je ne sais rien encore sur le moment, sur le jour du depart. Je viens d’apprendre mon affectation il y a une heure. Je pars avec le sergent major et 3 sergents, le caporal de la Cie, (gradés que je connais tous) et des hommes que je ne connais pas, 250.
            J’aurais probablement la responsabilité de ce renfort jusque sur le front ou sur le depot plus probablement sur le front. Un regret  c’est de laisser là tous mes bleus. Tant pis. Je t’assure qu’il me tardait, malgré tout de partir. Je me sentais mal à mon aise et la vie de depot me demoralisait veritablement.
            Je ne te dis pas de venir ou de ne pas venir. Je crois qu’il vaudrait mieux que tu ne viennes pas, mais je ne voudrais pas te laisser de regrets. Je te télégraphierai le moment de notre depart dès que je le saurais.
            J’ai tout ce qu’il me faut. Cette après-midi je vais sortir en ville faire mes dernières emplettes et mes visites d’adieu. Je dine ce soir chez Mme Alric.
            Adieu, maman bien aimée, ns serons toujours près l’un de l’autre malgré la distance et près de celui qui ns garde, ns console et nous aime.
            Je t’embrasse tendrement, je vous embrasse tous les 4 de tout mon cœur.

Jean

            Ecris moi ici jusqu’à nouvel ordre. 

11 mars 1915 – Avignon, départ pour le 132ème R.I.


Source : Archives départementales de l’Hérault en ligne
Registres matricules – Classe 1913 - Lodève-Montpellier – Matricule  n° 1025
 
C’est seulement le 11 Mars que j’ai été désigné pour partir en renfort au 132ème R.I. avec deux cent cinquante réservistes. Je changeais ainsi non seulement de régiment mais de corps d’armée. Le 132ème, régiment de Reims, régiment de l’Est, appartenait au VIème corps d’armée. Nous savions qu’il était engagé aux Eparges, dans les Hauts de Meuse. Mon premier séjour dans ce régiment ne devait pas être long.

Mémoires de Jean Médard, 1970 (2ème partie : Enfance et jeunesse)

lundi 9 mars 2015

9 mars 1915 – Albert Léo à Jean

9 mars 1915
            Mon cher Coco, 

            Je fais l’immense effort de t’écrire dans un café bondé mal éclairé, avec des camarades qui causent.
            Mais je voudrais tellement rester mieux en contact avec toi. C’est idiot qu’on te sépare de tes bleus. Les autorités ignorent tout à fait les forces personnelles dans les affectations. Et on ferait de bonnes choses si c’était autrement. On finit par prendre son parti de cette immobilité, et on utilise les rares occasions qui se présentent par hasard.
            Tu sais, c’est partout pareil, ici les soldats sont comme ailleurs sauf les combattants qu’on ne voit que blessés ! J’ai vu une belle chose, sur la montagne l’autre jour.  Après l’attaque, les premiers blessés légèrement arrivent à pied, joyeux, oubliant leur blessure, félicitant les artilleurs. Mais ensuite les blessés couchés arrivent et le charme s’évanouit.
            Je me sens souvent plus en communion avec les choses que les gens ; et le cadre, sapins droits et serrés, torrents, neige, tout cela est à moi, mais les préoccupations et les pensées de la plupart, je n’y suis pas. Quelle joie quand on trouve une oasis dans le tas, et il y a de braves garçons, au fond, surtout les jeunes.
            Il y a un petit paysan du Centre, Allier, à l’air idiot, qui n’est ni sot, ni mauvais, et c’est « mon bleu », mais il n’est pas dans ma section. Peu à peu, je trouve parmi les non méridionaux quelques figures à investiguer. Mais les Perpignanais et Audois m’irritent.
            Mais il faut, comme je l’écrivais à Grauss, il faut absolument que cette guerre ne soit pas pour nous une parenthèse, un point de vue spirituel, mais un élément de notre vie, intégré dedans. Que serait une foi qui ne fonctionne qu’en temps de paix ?
            Je vois [mot illisible] de 2 familles alsaciennes, industrielles, très gentilles. Hier j’y ai diné et ai écouté de la musique, il y avait un violon solo, brancardier aux tranchées, menacé d’otite !
            Montons, quoiqu’il arrive, et ne reculons pas.
Bien affectueusement

A. Léo

jeudi 5 mars 2015

Début mars 1915 – Avignon


J’attendais d’un jour à l’autre mon départ pour le front. A notre grand étonnement, mes camarades et moi voyions partir la classe quinze que nous avions instruite et étions retenus au dépôt. Nous ne tenions pas à faire du zèle, mais nous étions humiliés à la pensée que notre classe se battait depuis le début de la guerre et que deux classes de soldats plus jeunes que nous étaient déjà parties pour le front. Nous nous sentions un peu « embusqués ». Les démarches que nous avons faites auprès de notre colonel pour partir avec nos bleus ont échoué. Il nous a été répondu que le ministre seul pouvait disposer de nous.

Mémoires de Jean Médard, 1970 (2ème partie : Enfance et jeunesse)

dimanche 1 mars 2015

Avignon, 1er mars 1915 – Jean à sa mère

Avignon 1er Mars 1915
            Ma chère Maman 

            J’ai un chagrin. Figure toi que les meilleurs hommes de ma compagnie les jeunes bien entendu forment une compagnie de marche et que je ne suis pas avec eux. Je t’avoue que j’ai fait l’impossible pour être leur chef de section. Il n’y a rien à faire. Je ne partirai que lorsque le ministre de la guerre me désignera nominativement.
            On forme un bataillon de marine avec 3/5 de bleus il ne quitterons Avignon que le 10 et ne rentrerons en campagne qu’en Avril. Il ne s’agit plus pour moi de partir vite, ce que je desirais jusqu’à ces jours-ci, il s’agit de partir avec des hommes que je connais que j’ai un peu formés moi-même et avec qui nous aurions fait un bon travail. On prenait 12 [?] bleus par compagnie.
            Samedi sur les rangs j’ai demandé les volontaires et une quarantaine se sont présentés tandis que dans d’autres compagnies ils n’étaient que 3 volontaires. Pendant que je faisais une longue marche avec le reste de la compagnie – avec visite d’un general etc. On les a habillé en gris bleu. Tu parles qu’ils étaient fiers. Eux qui n’avaient encore jamais eu de képi à eux et qui étaient très humiliés jusqu’à hier de sortir en bonnet de police.
            Le soir, reflexion faite, je suis allé trouver le capitaine Bonard pour lui exposer mon desir. Il l’a approuvé parfaitement, mais comme c’était pressé et qu’il devait passer à Marseille la journée du lendemain il m’a adressé au capitaine Argaud, un protestant avec qui j’avais même diné chez les Autrand. Le lendemain Dimanche je vais trouver le capitaine Argaud. Lui, ne m’approuvait pas mais était très heureux de faire cette demande pour moi auprès du Colonel. Le Colonel lui a repondu qu’il ne pouvait pas disposer de nous que le ministre seul en disposait. Le Cne Argaud m’a dit ensuite être bien content que sa demarche n’ait pas abouti. Il ne faut pas bouger, suivre son sort, ne faire aucune demarche dans aucun sens pour ne pas avoir de regrets ensuite. Je n’ai rien repondu mais ce langage me revolte. C’est du fatalisme anti-chrétien. Quand une ligne de conduite parait meilleure qu’une autre, il faut s’y tenir. Ns ne sommes pas des machines pour nous laisser mener par les evenements mais des hommes pour incliner autant que possible les evenements selon notre desir bon.
            Hier j’ai été plein de tout cela, plein de souvenirs de congres aussi ! C’était le jour universel de prière de la Fédération, et l’anniversaire du congres de Lyon.
            Au temple, Mme King m’a invité à venir diner chez elle ; j’y étais assez à mon aise. Il y avait outre la famille deux anglais et un cousin caporal au 7ème génie qui venait d’être nommé aspirant. J’y suis resté jusqu’à 4 h 1/2. J’avais rendez-vous au temple avec quelques soldats. Je ne les ai pas trouvé, mais j’ai trouvé Mr de Jarnac, neuveu de Doumergue, qui suit en traitement à St Didier pr maladie nerveuse.
            C’est un fervent de la Federation et ns avons parlé d’elle jusqu’au départ de son train en ns promenant.
            Le soir j’ai dine chez Mme Alric l’amie de P. Benoit. Interieur très luxueux, service impecable, reception charmante. C’est une femme de 45 (?) ans à peu près, très spirituelle et gaie, Son mari est + effacé. 2 enfants. Des invités parmi lesquels un soldat de génie ancien cagneux de Louis-le-Grand.
            Je t’embrasse Maman cherie, en te remerciant de ta bonne lettre. Ma dernière a du mettre longtemps à t’arriver. Je vs embrasse. Léo est sur le front infirmier. Je suis le seul ds les depots. Honte à moi.

J. Médard

lundi 23 février 2015

Avignon, 23 et 25 février 1915 – Jean à sa mère

Avignon 23 Fevrier 1915
            Maman cherie 

            J’ai reçu ce matin ta bonne longue lettre. Pour moi rien de très nouveau.
            Jeudi soir comme je te l’avais dit je suis allé diner avec le sergent Jauffre chez les King. Mme est veuve. Il se trouve qu’elle est cousine de bon papa par les Kleber, c’est en tout cas elle qui le prétend. Elle est aussi cousine germaine de Jules Binet[1] et revenait d’Annonay où elle a une propriété. Elle est charmante, toute blanche avec une figure assez jeune, recevant avec la plus grande simplicité. La famille comprend outre une grosse gouvernante, un fils de 19 qui n’était pas la étant incorporé dans la Drome (classe 15), un autre fils plus jeune (celui qui m’a invité) une jeune fille qui travaille à la Croix rouge à Avignon, et 3 ou 4 petites filles. Tout ce monde là très gentil. Le soir ns rentrons en tramway  sa propriété étant au moins à 5 kil. d’Avignon. Intérieur très agréable, luxueux avec sobriété. De la propriété je n’ai rien vu à cause de la nuit.
            Samedi marche de 20 kil chemin très boueux. 

Mercredi 25 

            Dimanche comme toujours culte à 10 h ½. Dejeuner en toute intimité chez les Rey. Thé chez les Donarel. Diner chez les Autrand. Je suis aussi à mon aise chez les uns que chez les autres.
            Tous les soirs je vais voir Cahier qui est assez malade. Il va mieux et semble recevoir ses visites avec plaisir. Sa mère était à Avignon lorsqu’il est tombé malade ds la chambre même qu’elle avait louée. Il est ainsi presque soigné chez lui.
            Cette semaine nouveau depart dont je ne suis pas à mon grand étonnement.
            Ce matin fausse alerte. Quand je suis rentré de l’exercice je me suis vu designé comme chef de sections d’un regiment de territoriaux affectés au camp retranché de Paris.
            Tu vois mon ahurissement d’ici.
            Il y a eu contrordre ds le courant de la matinée ; une nouvelle depeche du ministre mettant notre depart sous sa seule autorité.
            Le lieutenant est de nouveau revenu et ma responsabilité par consequent moins grande. J’ai la gorge un peu prise depuis quelques jours, mais sans maux de tête, ce n’est pas un mal à gorge.
            Toujours content de mes bleux. J’ai un sergent de l’instruction et un excellent caporal qui s’en vont. La compagnie est abolument bouleversée par les derniers departs.
            Je te quitte, maman cherie, en vous embrassant tous comme je vous aime.

J. Médard


[1] Autre parent de Jean, époux d’une cousine éloignée, Gabrielle Leenhardt.

samedi 14 février 2015

Avignon, 14 février 1915 – Jean à sa mère

Avignon Lundi 14 Fevrier 1915
 
          Maman cherie 

          Excellent voyage.
         Jusqu’à Montpellier, lecture de la substantielle brochure de Bois[1], puis sommeil jusqu’à Tarascon. Là j’ai trouvé le ss-lieutenant Hervé Leenhardt[2] et les langues ont marché bon train jusqu’à Avignon. Il revenait de Montpellier et rentrait à Valence. Il m’a confirmé la mort de [René] Cabrol, qui est un volontaire.
Lettre communiquée par Cyril Leenhardt
petit-neveu d'Hervé Leenhardt.
            Ici, rien de nouveau. Pourtant le lieutenant est malade et je suis le grand maître. Ce matin j’ai puni un homme qui avait pissé ds un crachoir. (Tu vois que je te donne des détails)
            Cette après-midi ns rentrons d’une longue marche que mes bleus ont supporté assez vaillamment malgré le chargement complet de leur sac.
            J’aurai à partir de demain une chambre que je partagerai avec le sergent major suplémentaire de la Cie, qui ds le civil est un curé. C’est très amusant. Il a l’air d’avoir un excellent caractère et nous ferons bon menage.
            Que c’est bon ces journées de foyer ; comme on aimerait en avoir davantage, mais quel privilège d’avoir ça.
            Adieu, maman cherie, je t’embrasse, je vous embrasse tous de tout mon cœur.

Jean


[1] Henri Bois. Théologien, professeur à la faculté de théologie de Montauban.
[2] Cousin issu de germain de Jean. Tous les Leenhardt lui sont apparentés, sa grand-mère maternelle étant Caroline Leenhardt, petite-fille d’André-Chrétien, l’ancêtre de la branche française des Leenhardt.