samedi 6 février 2016

Châtelaudren, 6 février 1916 – Jean à sa mère

Châtelaudren Dimanche 6-2-16
            Maman cherie 

            Toujours pas d’ordre pour le depart. Nous errons à travers la ville avec nos beaux uniformes neufs, nos beaux cuirs jaunes et nos bonnets de police.
            Ce sera probablement pour demain. Les hommes qui partent avec nous sont jeunes, quelques uns très jeunes, calmes, gentils. Pour le moment aucune difficulté. Le baromètre moral est toujours au beau. Le soir je rentre coucher à Plélo. Ma propriétaire que j’avais chargé de l’envoie du colis, m’a dit qu’elle t’avait écrit. Reponds-lui c’est une si brave femme : Mlle Catherine Corbel Route de Binic Plélo.
Très très tendrement à toi. 

Jean

vendredi 5 février 2016

Châtelaudren, 5 février 1916 – Jean à sa mère

Châtelaudren, Samedi 5-2-16
            Maman cherie 

            Je suis encore là. Je crois que le départ sera seulement pour cette nuit. Je n’en suis pas faché car ça me donne plus de temps pour me preparer. Je t’assure qu’il ne me manque rien. Je t’enverrai un petit ballot deux chemises et une ceinture de flanelle. Il y a encore bien d’autres choses que je n’emporte pas, mais je les ai portées à Paris et confié à Mme [Suzanne] Monnier, entre autre ma capote bleu foncé et une paire de godasses.
            Il fait un soleil radieux, et vraiment mon cœur est à l’unisson. Je suis touché de la façon dont Suzanne insiste pour t’avoir, et emu de ta solitude. A te sentir chez elle, je te sentirais moins seule et je serais plus tranquille.
            Les camarades avec qui je pars ? [Roger de] La Morinerie surtout. Les autres je ne les connais pas ou peu. Lui est très gentil et c’est tout different de partir avec un bon camarade.
Tendresses 

Jean

jeudi 4 février 2016

Plélo, 4 février 1916 – Jean à sa mère

Plélo 4-2-16
            Maman cherie 

            Ci-contre l’adresse où il faudra m’adresser mes lettres tant que tu n’auras pas l’adresse du front. Nous ne partons pas encore aujourd’hui, ni cette nuit, mais probablement demain.
            Ce soir je rentre coucher à Plélo. J’ai trouvé en arrivant ton mandat télégraphique dont je te remercie, ton thé et ta confiture. Encore merci.
            J’ai passé la journée à m’habiller, m’armer, m’équiper et je suis très vaseux ce soir.
            J’ai reçu aussi ta bonne lettre et celle de Suzon. Il me semble que devant l’insistance de Suzon tu devrais accepter de vivre chez elle. Nous en reparlerons. Sois forte.
Bien à toi 

Jean

mercredi 3 février 2016

Paris, 3 février 1916 – Jean à sa mère (lettre codée)

Paris, Jeudi 3 Fevrier 1916

            Maman cherie 

            Je termine ma dernière journée à Paris. Elle a été exeptionnellement reconfortante. Toute cette nuit je vais rouler vers la Bretagne et la nuit prochaine vers la Champagne.
            J’espère pouvoir t’écrire demain malgrès les preparatifs de depart. Voilà[1].
            Quand j’aurai à te dire quelque chose de special je mettrai des points sous des lettres. Le groupement de ces lettres ds l’ordre de la succession donnera le mot en question. Par exemple les lettres soulignées pointées de cette carte signifient : Epine de Védégrange. Mon futur secteur probablement.
Tendrement 

Jean

[1] Ce "Voilà" est rajouté pour avoir un v à pointer !!

mardi 2 février 2016

Paris, 2 février 1916 – Jean à sa mère

Paris 2-2-16
            Maman cherie 

            Je t’écris de la rue de Trévise [siège de la Fédération française des associations chrétiennes d’étudiants]. J’ai passé à Paris une bonne journée, bien reconfortante. Je pense bien à toi, presque rien qu’à toi. Sois forte, Maman chérie. Je t’assure que je suis absolument « en forme » pour partir physiquement et moralement.
Tendrement à vous tous 

Jean

lundi 1 février 2016

Février 1915 – Bientôt de retour au front


En Février, j’ai retrouvé mes forces et ma santé.
Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

dimanche 31 janvier 2016

Plélo, 31 janvier 1916 – Jean à sa mère

Plélo 31-1-16
            Maman cherie 

            Je dois t’annonce l’évenement que tu redoutes depuis longtemps ; je repars pour le front – Vendredi prochain [5 février 1916].
            Si quelque chose assombrit ce depart pour moi c’est bien la pensée de ta peine ; je sais bien que malgrès tout tu ne vivras pas tant que tu me sentiras en danger, mais je suis sur que tu seras courageuse et forte.
            Vois-tu ma place est au front et rien que là. Je le sens de plus en plus. Et il faut que tu le sentes comme moi. A toutes les raisons qu’ont les Français valides d’être dans les tranchées il s’en ajoute une autre pour les chrétiens : on ne peut pas ne pas prendre sa part active des souffrances, du danger et des sacrifices et rester dans le bien être alors que les autres se font tuer.
            J’ai appris la nouvelle cet après-midi à l’exercice. Je pars pour le 132me, avec La Morinerie et probablement d’autres chefs de section. Ce n’est pas que mon regiment ait trinqué ces temps-ci, mais parce que plusieurs officiers ont été affectés à d’autres regiments. Le 132e occupe actuellement, je crois, les tranchées faisant face à l’Epine de Védégrange, en Champagne, ds la region ouest de la grande offense. Le secteur serait assez calme.
            Absolument impossible de venir jusqu’à Cette. Il faut en prendre son parti. Nous n’aurions peut-être pas su jouir de ces quelques heures de revoir avant la separation.
            Je pourrai peut-être aller jusqu’à Paris. J’en viens, mais je ne resiste pas au plaisir d’y retourner. Tu comprendras cela.
            Plutôt que la solitude et l’inaction ici, me replonger avant le depart dans cette atmosphère de communion fraternelle sera une vraie force.
            A cause de cette fugue et pour ne pas partir sans un sou en poche je t’envoi en même temps que cette lettre un telegramme pour te demander de l’argent. C’est la dernière fois, j’espère. Au front les occasions manquent de depenser sa solde.
            Hier à Paris j’ai revu quelques minutes Dussauze, de la rue Vigée-Lebrun, Raoul de Seynes, que j’ai rencontré sous l’arc de triomphe et avec qui je suis allé au culte à L’Etoile, où j’ai entendu Boissonnas. Raoul, grand et gros, j’ai eu de la peine à le reconnaître. J’ai dejeuné chez Mlle Viguier, toujours épatante, une vraie amie. Malheureusement sa santé est très ébranlée. Elle ne sait pas se ménager, et vient le moment où  tout craque. Le soir au cercle j’ai revu Robert Pont, [Alexandre] de Faye, Samuel Bost, etc, etc.
            Je te quitte pour me coucher. Je tombe de sommeil ayant passé la nuit derniere en wagon.
            Je t’envoie toute ma tendresse et tout mon amour. 

Jean

Jusqu’à nouvel ordre écris-moi ici. Pourtant tu peux tenter de m’envoyer quelques cartes aux 132e SP 33. Je serai sur le front Dimanche ou Lundi.                                     T.S.V.P.
             A Paris je ferai les quelques rares achats qu’il me reste à faire.

jeudi 28 janvier 2016

Plélo, 28 janvier 1916 – Jean à sa mère

Plélo 28-1-16
            Maman cherie 

            Je suis honteux de t écrire laconiquement et peu, mais ce que j’ai à te raconter ne merite pas de longues épitres.
            Hier cependant je suis allé en auto au sillon de Talberg avec la même joyeuse compagnie que les autres semaines. La promenade était très agreable, comme toujours ; les routes sont encaissées, trop souvent, mais les ajoncs qui les bordent sont heureusement en fleur. Nous sommes passés par le pont suspendu de Lézardrieux, que je connaissais déjà et d’où l’on a une vue magnifique sur le cours de Trieux ; le Trieux est de ces rivières bretonnes très larges à leur embouchure ; l’effet de la marée s’y fait sentir très loin à l’interieur des terres ; de là par des chemins boueux, où nous avons crus nous embourber plusieurs fois, car nous étions 7 dans la voiture, nous sommes arrivés au sillon. Nous avons tous été un peu deçus car c’était marée basse, la mer était loin et son absence faisait perdre son caractère à ce coin.
            Nous sommes revenus par Tréguier où nous avons fait chez le patissier un pose au moins aussi longue qu’à la cathedrale, retour par Guingamp où nous avons diné à l’hotel de l’Ouest C’est justement l’hotel de Bruneton qui n’a pas été peu étonné de me trouver là un soir de semaine ; j’ai pu causer un moment avec lui après diner.
            Il est temps que je te présente mes compagnons de route :
            Roger de la Morinerie, aspirant classe 15, physiquement et moralement un peu au dessus de son âge. Très agreable camarade. Très intelligent et ouvert. Malheureusement éducation et situation bourgeoise. Grosse fortune. Beaucoup trop de facilités de vie. D’un catholicisme auquel il tient beaucoup, mais qui est beaucoup plus un complement de bonne éducation et de comme il faut qu’une religion. Trop riche, trop gaté par la vie, mais sympathique, pas poseur pour deux sous, sincère.
            Henin, sous-lieutenant classe 14. C’est le même que je rencontrais, il était alors aspirant, un certain soir de Mars 1915 à un moment assez critique et à un endroit très critique. Nous nous étions serré la main et présenté – Aspirant Henin – Aspirant Médard. Ça ne manquait pas d’un certain chic. Nous nous sommes retrouvés avec plaisir. Un gros et grand garçon, Parisien, très gai et exuberant. Mais on peut causer avec lui. Il tue le temps comme il peut, plutôt mal que bien. Sa verve me rappelle beaucoup par instants celle de Rudolf Busck [cousin germain de Jean].
            Sauvignon, sous-lieut de 25 ou 26 ans, le plus ancien de la Cie, remplace le plus souvent le capitaine qui reste à Châtelaudren. Charentais. Instituteur. Bien élevé. Gentil. Sa femme, toute petite et fluette, un peu insignifiante et gosse.
            Sergent-Major Muraccioli. Très precieux, très soigné de sa personne. Voix et manières un peu féminines Depense pas mal d’argent. Fait très mal son métier de sergent-major, mais c’est un très bon camarade.
            Hier nous avions aussi avec ns le lieut. Robert Heidsieck, firme Champagne, cousin de Roger. Il m’a fait très bonne impression : simple, gentil et très bien.
            Je crayonne toujours. L’effectif de la Cie diminue toujours et nous nous en faisons de moins en moins. J’ai honte de la vie que je mène. Et pourtant je me prepare un nouveau plaisir. Je pense partir demain matin pour Paris, en permission de 24 heures. Je fais toujours le raisonnement que je puis partir du jour au lendemain et que j’aurais trop de regrets de n’avoir pas profité.
            J’espère que ta periode de cafard est passée A la reflexion la perte d’une montre n’est rien, mais l’on ne peut s’empecher de « s’en faire ».
            Je ne sais trop quels livres te recomander que tu n’aies pas lus « L’Aube » ds Jean-Christophe de Romain Rolland que Suzon te pretera. « Dominique » de Fromentin. « Enfance de Collard » ds la petite bibliothèque de ma chambre etc. etc. Dans les brochures à moi qui trainent à la maison tu trouveras surement des choses serieuses et interessantes. Comme livre religieux qui rend très vivantes les epitres de Paul, le « St Paul »  de [Eugène] de Faye, livre très facile à lire, très bien fait, très interessant, qui a été pour moi une revelation. Il doit trainer quelque part dans ma chambre ou celle de Suzon.
Tendrement à toi et bon courage. 

Jean

lundi 25 janvier 2016

Plélo, 25 janvier 1916 – Jean à sa mère

Plélo 25-1-16
            Maman cherie 

            Toujours rien. Il fait un peu plus froid, mais pas beaucoup. Vie toujours honteusement paisible et inutile. [Daniel] Loux me raconte longuement une visite aux Burnand et une aux Agassis. [Albert] Léo souffre de ses galons qui sont un obstacle à son action sur les poilus.
            Je vais peu à l’exercice. Je lis des vers et de la prose, j’écris et surtout je dessine aprement et sans succès [?]. Il parait que le fils Bruguière, que j’ai connu au peloton à Draguignan est à St Brieuc. Si mon séjour se prolonge j’aurai l’occasion de le revoir. J’ai eu hier comme ça m’arrive de temps en temps une interminable visite de Couve.
Je t’embrasse 

Jean

dimanche 24 janvier 2016

Plélo, 24 janvier 1916 – Jean à sa mère

Plélo 24-1-16
            Maman cherie 

            J’ai reçu hier ta bonne lettre du 21. Merci. J’espère que ta vie à la maison se continue pas trop dure et que tu as fini tes arrangements. Mon costume n’est pas beau, mais il tient encore très bien. Ce serait ridicule d’en faire un au moment de repartir pour le front.
            Hier je suis allé à Guingamp en velo. Bruneton y est toujours seul ; j’ai dejeuné à l’hotel avec lui et les officiers du depot de remonte. La conversation y est toujours interessante.
            Après dejeuner jolie promenade avec lui au bord du Trieux. Retour en velo avant la nuit. Je suis pris d’une crise de dessin. J’ai toujours sur moi un bout de papier et un crayon et je croque tout ce qui me tombe sous la main. Je t’envoi mon portrait, fait par moi vu dans une glace. Je suis à l’envers, mais ça ressemble quand-même.
Tendrement 

J. Médard